5e lettre d’Émile Zola sur la « Semaine sanglante » de la Commune

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L’horrible est au comble.

Le feu, la faim, la panique sont au paroxysme. La « libération » de Paris est, pour Zola, dans cette 5ème lettre de l’auteur sur la « Semaine sanglante » de la Commune, une question d’heures folles et angoissantes.

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Le 26 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

L’horrible est au comble. Je ne me sens presque plus le courage de vous écrire. Dans cet effondrement de Paris, dans ce crime qui dépasse tout ce qu’on a pu craindre, une suprême indifférence naît pour les détails secondaires. On attend dans la stupeur que la crise se dénoue.

 

Nous n’avons plus affaire à des combattants, mais à des incendiaires. Les derniers soldats de la Commune râlent dans un coin de Paris. Mais, dans les quartiers conquis, rôdent encore les gredins qui n’ont pas été arrêtés et qui se sont déguisés en gardes nationaux de l’ordre ou en simples curieux. Ceux-là ont les poches remplies de bombes et de bouteilles de pétrole qu’ils jettent furtivement dans les caves. Beaucoup de femmes promènent ainsi l’incendie. On a également surpris de faux pompiers qui, sous prétexte d’éteindre le feu, envoyaient des jets d’huile minérale sur les maisons en flammes. Par tous les moyens les insurgés tentent ainsi de faire de Paris un immense tas de décombres fumants.

 

La panique augmente à chaque heure. Les hauteurs de Charonne et de Belleville, les forts de Montrouge et de Bicêtre, n’ont cessé hier d’envoyer des obus incendiaires sur le centre de Paris. Ces obus sont tombés jusque dans le quartier des Halles. Les flammes courent dans la ville avec une rapidité foudroyante. Le feu éteint dans un quartier renaît dans un autre, comme si des mèches souterraines s’enflammaient de proche en proche. La nuit, le ciel rouge éclaire les rues où pas un bec de gaz n’est allumé ! Je ne puis vous donner une idée de cet effroyable tableau. […]

 

À Paris, on sait encore moins la vérité exacte qu’à Versailles. On est dans une émotion qui détraque toutes les têtes, qui donne créance aux bruits les plus exagérés. Le mal est assez grand pour qu’on ne l’exagère pas. Ainsi, je crois pouvoir vous affirmer que l’Hôtel de Ville a peu souffert, que le Palais de Justice est encore debout, que le Luxembourg n’a pas sauté. J’ai vainement tenté d’apercevoir de loin, dans la fumée, la flèche de la Sainte-Chapelle ; mais je crois qu’on peut espérer encore la retrouver intacte. Quant à Notre-Dame, elle n’a pas souffert. Dès que je le pourrai, j’irai m’assurer par mes yeux des dégâts. […]

 

En somme, jusqu’à présent, deux points me paraissent surtout avoir souffert, le quartier des Tuileries et le quartier qui lui fait face, de l’autre côté de la Seine, aux environs de la rue du Bac. Autour des Tuileries, le point le plus endommagé, l’incendie s’est promené du Palais-Royal à la rue Royale ; cette dernière a tout un rang de ses maisons détruit ; l’aspect de ces larges voies, si riches et si bruyantes, est aujourd’hui d’une tristesse navrante. De l’autre côté de l’eau, la rue de Lille est en flammes, les quais brûlent comme une traînée de poudre. Les insurgés ont bien compris qu’en détruisant ce quartier splendide, ils frappaient Paris au cœur.

 

En dehors de ce foyer, il n’y a plus que des incendies isolés, à la Préfecture de police, à l’Hôtel de Ville, quelques-uns disent au Panthéon. […]

 

Il paraît que certains établissements privés ont aussi été détruits. Les insurgés se sont acharnés sur tout ce qui était riche et beau. Toujours la convoitise ardente du misérable qui ne possède pas. C’est ainsi que les magasins du Louvre, du Petit-Saint-Thomas, du Bon-Marché, de Pygmalion auraient été la proie des flammes. Il y a peut-être là une vengeance féminine. Tous ces grands magasins de nouveautés, badigeonnés de pétrole, me font rêver au complot de quelque bande de mégères, qui n’ont jamais pu porter une robe de soie. […]
La lutte continue sans relâche. On commence à connaître certains épisodes de cette guerre atroce. On s’est battu dans plusieurs églises, à la Madeleine, à la Trinité, à Sainte-Clotilde. Chacune de ces églises était transformée en véritable forteresse. Il a fallu du canon pour enfoncer les portes. J’ai visité la Madeleine après la lutte : la chaire était trouée de balles, et l’on m’a raconté qu’un officier fédéré y avait été fusillé presque à bout portant ; les chaises bousculées, brisées sont pleines de sang ; il y a des mares rouges sur les dalles des chapelles, ce qui m’a fait penser que les autels, à un moment donnée, avaient dû servir de barricade. C’est affreux, il faudra une grande purification pour rendre cette nef au culte du Dieu de paix.

 

On s’est battu aussi dans les magasins du Printemps et dans le nouvel Opéra. Mais les portes sont closes, on m’a dit qu’on y avait transporté un grand nombre de cadavres. Le fait est que des ordres sévères sont donnés pour que les morts ne séjournent pas dans les rues. Cependant, sur certains points, on s’est contenté de ranger les morts sur les trottoirs, le long des maisons. Les passants hâtent le pas. D’ailleurs, l’aspect de Paris est le même qu’hier, si ce n’est que l’effarement est plus grand encore. Les provisions commencent à manquer absolument. […]

 

L’armée avance, toute la rive gauche est réduite, et sur la rive droite, les fédérés ne possèdent plus que le coin du nord-est. Les Allemand, qui ont occupé Vincennes, veillent avec une vigilance extrême. Les débris de la Commune vont être broyés contre les remparts eux-mêmes. C’est une question d’heures.

 

On espère tourner là le gros des membres de la Commune, tous les chefs, tous les meneurs. Il est évident que les gens les plus comprimons se sont réfugiés au centre des derniers bataillons. Jusqu’à cette heure, on ne tient pas les grands coupables. Raoul Rigault, Meslin et Vaillant, pris les armes à la main, auraient été fusillés ; on aurait de plus arrêté dans l’Hôtel de Ville Vermorel et Vallès. Mais le compte est loin d’y être, le dernier coup de filet sera certainement le meilleur.

 

On est toujours inquiet sur le sort des otages. […] Que ces dernières heures d’anxiété sont affreuses ! On voudrait que la ville fût libre enfin, pour mesurer l’étendu du désastre et voir s’il est encore réparable.

couv

 

( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002 ; © D.R. ) - (Source image : Barricade sur la place Vendôme au débouché de la rue de La Paix, Artist Unknown, 1871, Bibliothèque historique de la Ville de Paris © Wikimedia Commons)
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