Dernière lettre de Camille Desmoulins à sa femme

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Camille Desmoulins

Ô ma chère Lucile ! j’étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse.

Camille Desmoulins (2 mars 1760 – 5 avril 1794) est un révolutionnaire français condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire. Le 5 avril 1794, le même jour que Danton, il est guillotiné en place publique. Après avoir déclamé cette phrase devenue mythique : « Voilà comment devait finir le premier apôtre de la liberté ! », il prononce ce dernier mot, juste avant que le couperet ne tombe : « Lucile ». Cette fameuse Lucile, sa femme, a été quant à elle guillotinée une semaine plus tard, le 13 avril 1794. Tous deux forment un couple légendaire de la Révolution. Voici la dernière lettre de l’époux s’apprêtant à monter sur l’échafaud…

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Duodi Germinal, 5 heures du matin [1er avril]

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort ; on a point le sentiment de sa captivité ; le ciel a eu pitié de moi. Il n’y a qu’un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour, toi, Horace et Daronne, qui était à la maison ; mais notre petit avait perdu un œil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la douleur de cet accident m’a réveillé.

Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te parler et t’écrire. Mais ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d’âme. J’ai fondu en larmes, ou plutôt j’ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! ô ma chère Lucile, où es-tu ?… Hier au soir j’ai eu un pareil moment, et mon cœur s’est également fendu quand j’ai aperçu dans le jardin ta mère. Un mouvement machinal m’a jeté à genoux contre les barreaux ; j’ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle qui gémit, j’en suis bien sûr, dans ton sein. J’ai vu hier sa douleur à son mouchoir et à son voile qu’elle a baissé, ne pouvant tenir ce spectacle.

Quand vous viendrez, qu’elle s’asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. Il n’y a pas de danger, à ce qu’il me semble. Ma lunette n’est pas bien bonne ; je voudrais que tu m’achetasses de ces lunettes comme j’en avais une paire il y a six mois, non pas d’argent, mais d’acier, qui ont deux branches qui s’attachent à la tête. Tu demanderas du numéro 15 : le marchand sait ce que cela veut dire ; mais surtout, je t’en conjure Lolotte, par nos amours éternelles, envoie-moi ton portrait ; que ton peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop de compassion des autres ; qu’il te donne deux séances par jour. Dans l’horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d’ivresse et de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux ; que je les mettre contre mon cœur. Ma chère Lucile ! me voilà revenu au temps de mes premières amours, où quelqu’un m’intéressait par cela seul qu’il sortait de chez toi.

Hier, quand le citoyen qui t’a porté ma lettre fut revenu : « Eh bien ! vous l’avez vue ? » lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je me surprenais à le regarder comme s’il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de toi. C’est une âme charitable puisqu’il t’a remis ma lettre sans raturer. Je le verrai, à ce qu’il parait, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que l’aurait été autrefois le messager de nos plaisirs. J’ai découvert une fente dans mon appartement ; j’ai appliqué mon oreille, j’ai entendu gémir ; j’ai hasardé quelques paroles, j’ai entendu la voix d’un malade qui souffrait. Il m’a demandé mon nom, je le lui ai dit. « Ô mon Dieu ! » s’est il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d’où il s’était levé, et j’ai reconnu distinctement la voix de Fabre d’Eglantine. « Oui, je suis Fabre, m’a-t-il dit ; mais toi ici ! la contre-révolution est donc faite ? » Nous n’osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement ; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l’être.

Mais, chère amie ! tu n’imagines pas ce que c’est d’être au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal ! c’est vivre et être mort tout ensemble ; c’est n’exister que pour sentir qu’on est dans un cercueil ! On dit que l’innocence est calme, courageuse. Ah ! ma chère Lucile ! ma bien aimée ! souvent mon innocence est faible comme celle d’un mari, celle d’un père, celle d’un fils ! Si c’était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement ; mais mes collègues ! mais Robespierre, qui a signé l’ordre de mon cachot, mais la république après tout ce que j’ai fait pour elle ! C’est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices !

En entrant ici, j’ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumette, Antonelle ; ils sont moins malheureux : aucun n’est au secret. C’est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la république, moi qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la révolution, moi qui n’ai de pardon à demander qu’à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l’as accordée, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n’est pas indigne de toi ; c’est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme si j’étais un conspirateur ! Socrate but la ciguë ; mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d’être séparé de toi ! Le plus grand criminel serait trop puni s’il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu’un moment la douleur d’une telle séparation ; mais un coupable n’aurait point été ton époux, et tu ne m’as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens… On m’appelle…

Dans ce moment les commissaires du tribunal révolutionnaire viennent de m’interroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j’avois conspiré contre la république. Quelle dérision ! et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m’attend. Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotte, mon bon loup, dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l’ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront point. Tu vois que ma crainte était fondée, que mes pressentiments furent toujours vrais. J’ai épousé une femme céleste par ses vertus ; j’ai été bon mari, bon fils ; j’aurais été aussi bon père. J’emporte l’estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes, la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans ; mais c’est un phénomène que j’aie traversé, depuis cinq ans, tant de précipices de la révolution sans y tomber, et que j’existe encore, et j’appuie ma tête avec calme sur l’oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de Syracuse : « La tyrannie est une belle épitaphe. » Mais, console-toi, veuve désolée ! l’épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c’est celle des Brutus et des Caton les tyrannicides.

Ô ma chère Lucile ! j’étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J’avais rêvé d’une république que tout le monde eût adorée. Je n’ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries dans mes écrits, contre des collègues qui m’avait provoqué, effaceraient le souvenir des mes services ! Je ne dissimule point que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux ; et puisque mes collègues ont été assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l’oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais à coup sûr les plus grossières, je puis dire que nous mourons victimes de notre courage à dénoncer des traîtres, et de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j’ai perdue du moment qu’on nous a séparés, je m’occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m’occuper de te la faire oublier.

Ma Lucile ! Mon bon Loulou ! ma poule à Cachant, je t’en conjure, ne reste point sur la branche, ne m’appelle point par tes cris ; ils me déchireront au fond du tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour mon Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras, ce qu’il ne peut pas entendre, que je l’aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l’humanité ; et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile ! ô Annette ! Sensible comme je l’étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur ? Adieu, Loulou ; adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre ! Je te laisse de bons amis, tout ce qu’il y a d’hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma Lucile ! ma chère Lucile ! adieu, Horace, Annette, Adèle ! adieu mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! je la vois, ma bien-aimée ! ma Lucile ! mes mains liées t’embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants !

( https://archive.org/stream/camilledesmoulin00claruoft/camilledesmoulin00claruoft_djvu.txt ) - (Source image : Portrait anonyme de Camille Desmoulins, Musée Carnavalet © domaine public)
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