Dernière lettre de Marcel Proust à Henri Duvernois

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Si je survis, on se verra.

Marcel Proust (10 juillet 1871 – 18 novembre 1922) restera comme l’un des immenses auteurs du XXème siècle, l’inventeur d’une forme littéraire inouïe, conçue comme une cathédrale, un écrivain classique et incontournable pour les futures générations. À l’âge de trente-cinq ans, il entame son œuvre colossale A la recherche du temps perdu à laquelle il consacrera sa vie entière. Mais sa santé est fragile, l’asthme dont il a toujours souffert s’accentue, et, victime d’une bronchite mal soignée, il sombre et écrit cette dernière lettre à son ami écrivain Henri Duvernois.

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[28 octobre 1922]

Mon cher ami,

Si vous saviez l’état où je suis, vous seriez stupéfait qu’un merveilleux hasard m’ait fait ouvrir votre lettre, qu’un plus merveilleux hasard me donne la force de vous répondre. En résumé pas de chèque actuellement je vous prie, il sera temps si je me tire de mon fâcheux accident de santé. Quant au « roman » comme il n’en reste rien faites arranger cela comme il vous plaira, ou jetez-le au feu. Je ne suis pas étonné qu’on n’ait rien compris à mes folles indications.

En effet après que j’ai [sic] cru avoir tout retiré on a calculé qu’il y avait encore 9 000 lignes en tout. Alors (l’accident de santé commençant) j’ai fait ôter tous les cahiers dactylographiés sans compter. Donc qu’on en enlève un peu plus, un peu moins, je m’en désintéresse. Si je me fatigue tant à vous écrire tout cela, c’est pour ne pas risquer que le livre (Gallimard) paraisse peu après. Je n’aurais aimé connaître personne plus que votre ami. Mais toute visite m’est interdite et impossible. Si je survis, on se verra. Précautions inutiles *** est idiot mais le seul qui ne se heurte pas à des inconvénients. Si j’ai une nouvelle heure de force j’écrirai au cher Robert de Flers de m’épargner après « une longue et douloureuse maladie vaillamment supportée » ce qui serait du reste faux car cela n’a rien à voir avec le reste. D’ailleurs je pense encore m’en tirer. Mais dans ce cas-là, que je préfère tout de même la convalescence qu’on me promet fait frémir.

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( Marcel Proust, Correspondance. 4, Plon, 1978. ) - (Source image : Marcel Proust, Otto Wegener, 1900 © Wikimedia Commons)
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