Dernière lettre de Nietzsche à Jacob Burckhardt

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Ce qui est désagréable et dérange ma modestie, c’est, qu’au fond, je suis chaque nom de l’histoire

Friedrich Wilhelm Nietzsche (15 octobre 1844 –  25 août 1900), l’un des philosophes les plus décapants et influents du XIXe siècle, critique acharné du christianisme, eut une fin de vie terrifiante. Le 3 janvier 1889, il est pris d’une crise de démence à Turin et il ne recouvrera dès lors jamais son esprit : partiellement paralysé, il ne reconnaît plus ni amis ni famille. Transporté dans une clinique à Bâle, il écrit sa dernière lettre attestant de la folie qui l’assiège : se prenant tour à tout pour Dieu puis pour le père d’une prostituée assassinée par un meurtrier. L’esprit de Nietzsche, l’un des plus grands, est définitivement à la dérive.

 

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04 ou 05.01.1889

Cher Monsieur le Professeur,

Finalement, j’aimerais bien mieux être professeur à Bâle que Dieu ; mais je n’ai pas osé pousser si loin mon égoïsme privé que, pour lui, je renonce à la création du monde. Voyez-vous, on doit faire des sacrifices quels que soient la manière et le lieu où l’on vive. – Pourtant, je me suis réservé une petite chambre d’étudiant, qui fait face au Palazzo Carignano ( – dans laquel je suis né en tant que Vittorio Emanuele), et qui, de surcroît, me permet d’entendre la superbe musique en dessous de moi, dans la Galleria Subalpina, de ma table de travail.  Je paye 25 frs., service compris, je m’occupe de moi-même de mon thé et de tous les achats, souffre de mes bottes déchirées, et remercie à chaque instant le ciel pour ce vieux  monde, pour lequel les hommes n’ont pas été assez simples et silencieux. – Comme je suis condamné à distraire la prochaine éternité par des mauvaises plaisanteries, et bien j’ai ici une paperasse, qui ne laisse vraiment rien à désirer, très jolie et pas du tout rébarbative. La poste est à cinq pas d’ici, c’est là que je dépose moi-même les lettres, pour donner dans le feuilletoniste du grande monde. Je suis naturellement en relations étroites avec Le Figaro, et afin que vous puissiez entrevoir à quel point je peux être innocent, écoutez donc mes deux premières mauvaises plaisanteries :

Ne jugez pas trop sévèrement le cas Prado. Je suis Prado, je suis aussi le père de Prado, j’ose dire que je suis aussi Lesseps… Je voudrais donner à mes Parisiens que j’affectionne un nouveau concept – celui d’un criminel convenable. Je suis aussi Chambige – un criminel convenable lui aussi.

Seconde plaisanterie. Je salue les Immortels Monsieur Daudet fait partie des quarante.

Ce qui est désagréable et dérange ma modestie, c’est, qu’au fond, je suis chaque nom de l’histoire ; il en va également ainsi avec les enfants que j’ai mis au monde, j’examine avec une certaine méfiance, si tous ceux qui parviennent dans le « royaume de Dieu », ne proviennent pas  non plus de Dieu. Cet automne, aussi légèrement vêtu que possible, j’ai assisté deux fois à mon enterrement, tout d’abord en tant que conte Robilant ( – non, c’était mon fils, dans la mesure où je suis Carlo Alberto, ma nature foncière), mais j’étais moi-même Antonelli. Cher Monsieur le Professeur, vous devrez voir cet ouvrage ; vu que je suis complètement inexpérimenté dans les choses que je crée, c’est à vous qu’échoit toute critique, j’en suis reconnaissant, sans pouvoir promettre d’en tirer profit. Nous les artistes sommes inenseignables.  – Aujourd’hui j’ai vu mon opérette – géniale-mauresque -, à cette occasion également constaté avec plaisir, qu’aujourd’hui Moscou tout comme Rome sont des choses grandioses.

Voyez-vous, pour le paysage également, on ne conteste pas mon talent.

– Réflechissez, faisons-nous un beau, bellissime, brin de causette, Turin n’est pas loin, aucune obligation professionnelle très sérieuse en vue, il faudrait se procurer un verre de Veltliner. Négligé de la tenue exigée.

Avec ma plus sincère affection, votre

Nietzsche

( Nietzche, Dernières lettres, Editions Manucius. Image : Wikipédia )
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11 commentaires

  1. MILLOT-CONTE Christine

    « Il n’est de génie sans un grain de folie » combien de grands hommes ont ainsi sombré dans la folie et quelle perte pour l’humanité, combien de grands artistes ont fini dans le plus grand dénuement, aux affres de la psychose ou autre. A être trop clairvoyant sur notre vieux monde, ce n’est pas si paradoxal que de devenir fou !!

  2. Maïla Nepveu

    Ainsi ne parlait plus Zarathoustra, mais ainsi parlait Nietzche, le grand philosophe, après sa brutale et imprévisible crise de démence, survenue à Turin le 3 janvier 1889. Il se dit Prado et aussi le père Prado, mais aussi Lesseps et encore Chambige… Et pourquoi pas Caligula ou l’un des Borgia ? Quelle désolation et quelle pitié, de voir l’un des plus grands penseurs de la seconde moitié du 20ème siècle, sombrer dans l’incohérence et la folie, dont il ne se relèvera jamais. On pense aux destins tragiques de Gérard de Nerval, dont la poésie sublime se nourrit de fantasmagoriques maladives et de Guy de Maupassant, atteint à la fin de sa vie d’hallucinations paranoïaques liées aux altérations cérébrales d’une syphillis tertiaire.
    Finalement, Nietzche, dans son délire, se prend pour Dieu, « l’Etre Suprême » qu’il a toute sa vie combattre avec les valeurs morales religieuses (judéo-chrétiennes), philosophiques et politiques qui sont le fondement de nos démocraties occidentales.
    Sa volonté de néant le conduit, au bout de sa folie, au néant.

    • Frank Vi

      Par le lien que vous faites entre se que dit Nietzsche dans la période où il s’exprime avec la pleine possession de ses moyens et l’après, on perçoit très bien l’opportunisme de votre morale bigote.

  3. mailagarden@yahoo.fr

    Frank (si c’est bien votre véritable identité car moi je ne me cache pas derrière un pseudonyme)
    18 mois, il vous aura fallu plus de 18 mois pour rédiger cette curieuse réponse à mon commentaire sur la folie de Nietzsche écrit le 16 février 2015.
    Vous y percevez (ce sont vos termes) « l’opportunisme de ma morale bigote »
    Je vous répondrai que ma réflexion était dénuée du moindre opportunisme. Elle était totalement désintéressée et je ne vois vraiment pas ce que j’avais à y gagner. Elle était purement philosophique, et non pas morale. Je n’ai de leçon de morale à donner à personne, ni de leçon de morale à recevoir d’ailleurs.
    Quant à une morale « bigote », je crois que là vous délirez vraiment, à moins qu’il n’y ait dans vos pensées un peu de machisme, parce que je suis une femme. Je me permets de vous faire remarquer qu’on qualifie souvent les femmes de bigotes, ou d’idiotes, ou de faciles, ou de vulgaires, rarement les hommes, car ces qualificatifs viennent presque toujours de la bouche des hommes.
    Enfin je me permets de vous rappeler la définition du dictionnaire du mot « bigot » qualifie une personne dont la piété s’exprime de manière bornée et excessive » ce qui éclaire l’ineptie de vos propos sur ma personne, moi qui ne suis ni religieuse, ni grenouille de bénitier, mais une femme jeune, libre, indépendante, peu conformiste, bien dans sa tête et dans son corps, ce qui devrait vous dérider un peu, et vous faire réfléchir autrement.
    Ainsi parlait Maïla Nepveu…. Et non plus Zarathoustra… LOL

  4. francinegobat@bluewin.ch

    ……puisque un est l’univers et que l’univers est toi, la bible mal interprétée : Dieu est toi (et non entre ou parmi nous) où est la limite -folie / spiritualité ? Question de vision !…..

  5. mailagarden@yahoo.fr

    La folie de Nietzsche, son délire, sa démence sont loin d’une interprétation chrétienne de la bible et de la religion. Nietzsche est ailleurs, dans ses fantasmes, dans ses rêves et se moque bien de la « limite folie spiritualité ». Il en demeurera pas moins l’un des grands philosophes du 19ème siècle

  6. sabine.bollack@wanadoo.fr

    Ce que vous dites tous n’est peut-être pas faux, n’empêche que le délire qui le saisit ici est largement dû à la siphyllis, maladie dont il est mort dans de grandes souffrances et qui provoquait des hallucinations.

  7. juan.juaman@gmail.com

    Oui, il était malade mais pas de tout ce qu’on a dit. Ici les textes ne sont pas de quelqu’un qui delire mais entre blages et serieux il expose des idees développés ensuite pour des grands penseurs comme la notion d’être le produit de toute une société et une originalité de plus en plus ilusoire. Herman Hess inmortalise cette idée dans la fin de son livre Sidartha quand il devient, en effet tout le monde: l’enfant, le vieux, le bon, l’assasin… Seulement quelqu’un qui n’a pas lu et n’a pas compris l’oeuvre de Niche et lu sa biographie (voir son rapport avec l’idee en boge à l’époque des esprits dont d’autres penseurs l’avaient pris au serieux) seulement ainsi, dans cette méconnaissance, peut se lire ce texte comme un delire. Il est au contraire un texte où il se donne au plaisir de faire de l’hironie et presenter sur un angle humoristique le probléme de l’alterité. Rien du delire dans tout ça.

  8. dalilasi5@yahoo.fr

    C’est bien de s’emmêler les pinceaux en surfant sur la folie des philosophes et de déplorer la perte pour « l’humanité » quand la folie atteint ses « esprits » si sacrés … pourtant « l’humanité » bouffe des millions de ses enfants (guerres, folie, maladies, épidémies…) et tout le monde s’en fout. Quel est l’apport de ces « penseurs » loin de « l’humanité » à « l’humanité »? C’est pour ça, peut-être, qu’il faudrait lire Paul Nizan « Les chiens de garde » … et « réfléchir » pour ne pas dire « méditer »

  9. jpribes@aol.com

    En 800 , dans les rues de Bagdad, le saint soufi Mansûr el Halladj déambulait en proclamant, « ana el Haq », je suis Le Veridique, c’est à dire Dieu. Il considérait ainsi avoir atteint le but de toute pensée mystique: faire un avec la divinité.Ce qui est une démarche partagée par des millions de croyants ou d’incroyants, notamment au sein de l’advaya vedanta indien. Halladj fût emprisonné ,torturé, puis finalement brulé! Lorsque Nietztsche affirme qu’il est « tous les noms de l’histoire », loin de considérer cela comme un aboutissement on le déclare dément, on le plaint, on le blame! Rien de neuf dans la stupidité!

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