Dernière lettre de Paul Valéry à sa muse Jean Voilier

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Mais tu le vois maintenant, combien ma vie était pénétrée de toi.

Paul Valéry ( 30 octobre 1871 – 20 juillet 1945 ), immense poète français du 20ème siècle, connut la gloire avec son chef d’œuvre « La jeune Parque » en 1917. Membre de l’Académie française en 1925, titulaire de la première chaire de poétique au Collège de France, créée en son honneur, le poète est également un éminent penseur et, tradition poétique oblige, un épistolier bouleversant. Quelques jours avant son décès, voici l’une des dernières lettres qu’il adresse à Jean Voilier, sa dernière muse.

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27 mai 1945

Passé, les trois quart à souffrir, et le reste avec celle qui…

J’oubliais une heure et demie, avec mes deux augures, qui n’en finissaient plus. Ces gens sont terriblement artistes. Il a voulu causer après palpation et dissertation sur les ulcères, parler poésie et peinture…

Et puis, le déjeuner du patriarche…

Je suis repris de vives douleurs.

Cela engendre des vers… Hélas, de ceux que la souffrance inspire. Entre mes deux vautours il me vient ce qui vient… Je ne t’envoie pas cela. Ils sont trop amers, trop durs, avec un réalisme, par endroits, inexorable…  Le pire, c’est ce fond de tendresse infinie source inépuisable de poison. Et voici, ce que j’ai observé plus d’une fois en moi : c’est un sentiment fort bien étrange. Si je me figure, et je m’efforce de me figurer, que tu me deviens indifférente, que tu n’es plus pour moi qu’un souvenir sans armes, que je puisse entendre parler de toi sans frémir, penser à l’aise à quoi que ce soit sans que tu viennes me pincer le cœur, et me sécher la gorge, etc. alors se dessine et agit une douleur seconde. Celle de ne pas souffrir de toi. Cela est extraordinaire ; doit arriver après les grandes plaies cicatrisées : Il y avait quelque chose, là, se dit l’âme.

Mais tu peux mesurer par là la profondeur du mal. Réagir à l’idée de son absence…

Je ne sais si tu avais besoin de constater la gravité du coup porté, mais tu le vois maintenant, combien ma vie était pénétrée de toi. Oui, je me suis laissé aller au don de toute ma sensibilité à mon idole. Je me demande si tu imaginais que je serais si atteint ? C’est une question pour moi, et même, une grave question. Sais-tu pourquoi c’est grave ? Parce que cela revient à celle-ci : Qu’est-ce que tu es, AU FOND ? Qui pourrait mener encore à une autre : Que penses-tu de TOI ?

Et voici que je souffre de nouveau ? Je ne sais si je pourrai aller à la poste.

couvpaul

( Paul Valéry, Lettres à Jean Voilier, Gallimard ) - (Source image : http://bit.ly/2aah8lD)
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