Lettre à Sophie

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Au fond, le lapin blanc qu’on sort du chapeau haut-de-forme, c’est nous.

Jostein Gaarder (né le 8 août 1952 à Oslo) est un professeur de philosophie norvégien. Il a connu la consécration internationale au début des années 1990 avec le roman Le Monde de Sophie, qui est vite devenu un best-seller international. En tant qu’introduction à la philosophie et conte initiatique, ce livre se destine à toutes les générations. À mi-chemin entre l’essai et le roman, il traite du cheminement d’une petite fille, Sophie, vers l’âge adulte. Il retrace sa progressive découverte de l’histoire de la philosophie via des lettres anonymes et mystérieuses qu’elle découvre dans son courrier. Peu à peu, le lecteur se laisse aussi submerger par le monde des idées qui lui est rendu accessible, comme il l’est pour celui ou celle qui ne cesse jamais de s’en émerveiller.

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[Sans date]

Chère Sophie,

Les gens ont toutes sortes d’occupations : certains collectionnent les pièces anciennes ou les timbres, quelques-uns s’intéressent aux travaux manuels ou au bricolage et d’autres consacrent presque tout leur temps libre à tel ou tel sport. Beaucoup apprécient aussi la lecture. Mais tout dépend de ce qu’on lit. On peut se contenter de lire des journaux ou des bandes dessinées, n’aimer que les romans ou préférer des ouvrages spécialisés sur des sujets aussi divers que l’astronomie, la vie des animaux ou les découvertes scientifiques.

Si j’ai une passion pour les chevaux ou les pierres précieuses, je ne peux exiger des autres qu’ils la partagent. Et si je ne manque pas un reportage sportif à la télévision, cela ne me donne pas pour autant le droit de critiquer ceux qui trouvent le sport ennuyeux.

Et s’il y avait pourtant quelque chose de nature à intéresser tous les hommes, quelque chose qui concernerait chaque être humain, indépendamment de son identité et de sa race ? Eh bien oui, chère Sophie, il y a des questions qui devraient préoccuper tous les hommes. Et ce genre de questions et précisément l’objet de mon cours.

Qu’est-ce qu’il y a de plus important dans la vie ? Si l’on interroge quelqu’un qui ne mange pas à sa faim, ce sera la nourriture, ce sera la nourriture. Pour quelqu’un qui a froid, ce sera la chaleur. Et pour quelqu’un qui souffre de la solitude, ce sera bien sûr la compagnie des autres hommes.

Mais au-delà de ces nécessités premières, existe-t-il malgré tout quelque chose dont tous les hommes aient encore besoin ? Les philosophes pensent que oui. Ils affirment que l’homme ne vit pas seulement de pain. Tous les hommes ont évidemment besoin de nourriture. Et aussi d’amour et de tendresse. Mais il y a autre chose dont nous avons tous besoin : c’est de savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons.

Le désir de savoir pourquoi nous vivons n’est donc pas une occupation aussi « accidentelle » que celle de collectionner des timbres. Celui qui se pose ce genre de questions rejoint en cela les préoccupations de toutes les générations qui l’ont précédé. L’origine du cosmos, de la Terre et de la vie est un problème autrement plus crucial que de savoir qui a remporté le plus de médailles d’or aux derniers jeux Olympiques.

La meilleure façon d’aborder la philosophie, c’est de poser quelques questions philosophiques :

Comment le monde a-t-il été crée ? Y a-t-il une volonté ou un sens derrière ce qui arrive ? Existe-t-il une vie après la mort ? Comment trouver des réponses à de telles questions ? Sans oublier celle-là : comment faut-il vivre ?

Les hommes se sont de tout temps posé ces questions. À notre connaissance, il n’existe aucune culture qui ne se soit préoccupée de savoir qui sont les hommes ou comment le monde a été créé.

Au fond il n’y a pas tant de questions philosophiques que ça. Nous en avons déjà vu les plus importantes. Mais l’histoire nous propose différentes réponses pour chaque question.

Il est également beaucoup plus facile de poser des questions philosophiques que d’y répondre.

Aujourd’hui, aussi, il s’agit pour chacun d’entre nous de trouver ses réponses aux mêmes questions. Inutile de chercher dans une encyclopédie s’il existe un dieu ou s’il y a une vie après la mort. L’encyclopédie ne nous renseigne pas non plus sur la façon dont nous devons vivre. Mais lire ce que d’autres hommes ont pensé peut nous aider à former notre propre jugement sur la vie.

On pourrait comparer la chasse à la vérité des philosophes à un roman policier. Certains croient que c’est Dupond le coupable, d’autres que c’est Durand. Quand il s’agit d’une vraie enquête policière, la police finit un jour par résoudre l’énigme. Bien sûr ont peut aussi penser qu’elle n’y arrivera jamais. Mais dans tous les cas, il existe toujours une solution.

Aussi pourrait-on penser que même si c’est difficile de répondre à une question, il y a une et une seule bonne réponse. Soit il existe une sorte de vie après la mort, soit il n’y en a pas.

La science a fini par résoudre un grand nombre de vieilles énigmes. Il fut un temps où la face cachée de la Lune était un grand mystère. Le débat n’aboutissait à rien et chacun laissait libre cours à son imagination. Mais nous savons parfaitement aujourd’hui à quoi ressemble l’autre face de la Lune. Et nous ne pouvons plus croire que la Lune est habitée ou qu’elle est un fromage.

Un vieux philosophe grec qui vivait il y a plus de deux mille ans pensait que la philosophie était née grâce à l’étonnement des hommes. L’homme trouve si étrange le fait d’être en vie que les questions philosophiques apparaissent d’elles-mêmes, disait-il.

C’est comme assister à un tour de prestidigitation : nous ne comprenons pas ce qui s’est déroulé sous nos yeux. Alors nous demandons : comment le prestidigitateur a-t-il transformé quelques foulards de soie en un lapin vivant ?

Beaucoup pensent que le monde est aussi incompréhensible que le coup du lapin qui sort du chapeau haut-de-forme qu’on avait pourtant cru vide. En ce qui concerne le lapin, on comprend qu’on s’est fait avoir. Mais comment il a fait, toute la question est là. Le problème est un peu différent quand il s’agit du monde. Nous vivons sur cette terre et nous en faisons partie. Au fond, le lapin blanc qu’on sort du chapeau haut-de-forme, c’est nous. À la différence que le lapin blanc n’a pas conscience de participer à un tour de magie. Nous, c’est quand même différent. Nous nous sentons participer au mystère et aimerions bien comprendre comment tout ça est imbriqué.

P.-S. : Concernant le lapin blanc, la comparaison avec l’univers serait plus juste. Nous autres ne serions que de toutes petites bestioles incrustées dans la fourrure du lapin. Les philosophes, eux, essaieraient de grimper le long d’un des poils fins afin de regarder le prestidigitateur dans les yeux.

Tu me suis toujours, Sophie ? La suite au prochain numéro…

( Jostein Gaarder, Le Monde de Sophie, trad. du norvégien par Hélène Hervieu, Paris, Seuil, 1995. ) - (Source image : Renoir (détail) © domaine public)
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