Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo

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Adèle Foucher Victor Hugo large

Ce sera toujours pour moi quelque chose qui m’élèvera au-dessus des autres que de t’aimer et que tu me le rendes.

Adèle Foucher qui, en 1822, est fiancée à Victor Hugo, a vite compris le destin de femme trompée qui l’attendait. Dans la lettre suivante, elle s’emploie à faire part de ses doutes… Le mariage aura pourtant lieu, le 12 octobre 1822, en dépit de la réticence des parents respectifs.

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(Reçue le vendredi 15 février 1822)

[…]

Tu me demandes quels sont mes chagrins. Je ne pourrais vraiment pas en citer un réel. Mais ce sont des contrariétés qui se succèdent constamment et qui m’affligent. Je suis persuadée que ce qui m’affecte glisserait sur toute autre que moi ; mais je ne suis pas la maîtresse des impressions que j’éprouve. Dans une autre situation il est certain que ce ne serait rien. Certes, Victor, j’avoue à tout le monde que je t’aime, c’est peut-être la seule chose qui prouve pour moi, et je me donnerais bien garde de la dissimuler ? Peut-être certaines personnes trouveront-elles qu’une jeune personne oublie oublie ce qu’elle se doit en faisant ainsi sa profession de foi. Mais je pense tout différemment ou ces personnes par leurs caractères me rendront indifférente [à] leur jugement ou elles ne te connaissent pas. Ce sera toujours pour moi quelque chose qui m’élèvera au-dessus des autres que de t’aimer et que tu me le rendes. Ainsi tu vois que je suis loin de m’en affliger ; ce n’est nullement la crainte qu’on croie que tu m’es si cher qui peut m’affecter car c’est ce qui me console. Si j’avais plus de temps je te dirais combien quelquefois je suis en peine d’expliquer ce que je sens parce que je ne suis qu’une bête. Mais que vraiment si j’avais plus de facilité à te faire entendre tout ce que j’éprouve tu t’étonnerais peut-être non de trouver des moyens que je n’ai pas, mais de tout ce qui m’est inspiré pour toi. Je crains que tout ceci ne soit de l’hébreu pour toi, mais au moins pourras-tu comprendre combien je t’aime et le bonheur que je ressens à le dire.

Comment tu crois que je puis avoir des doutes sur ton caractère et ne dis-tu pas sur ta conduite ? Mais es-tu fou ? sur ta conduite ! Mais cher Victor ne sais-tu pas que je ne t’aime pas comme un homme ordinaire et que si quelque chose m’inquiétait sur tout ce qui est mœurs tu ne serais plus pour moi mon bonheur. Et au lieu d’un seul Victor il y en aurait mille. C’est parce qu’au milieu de ces mille je ne trouve que toi qui te ressembles que je [suis] si fière de t’aimer. Sur ton caractère que m’importe que certaines personnes ne conçoivent pas tout ce qu’il y a de beau dans ta manière de voir. Je le comprends ça fait toute ma joie tu es pour moi. Je trouve pourtant quelquefois qu’un peu de liant ne te nuirait pas, mais je t’aime comme tu es.

Je voulais aussi te dire cher Victor que de me dire comment tu emploies ton temps me ferait plaisir. Non pas que je doute le moins du monde que tu ne l’emploies très convenablement, mais tout ce qui t’occupe m’intéresse. Ne vois je t’en prie dans cette question que ce seul motif. Je voulais encore te dire que souvent, (toute autre que maman) l’on me disait qu’il était à craindre que tu n’aies pas la goût du travail. Tu vois que je suis franche ; ne m’en veux pas je t’en prie. Je suis loin de croire cela, je n’écoute pas de pareils discours qui ne sont dictés que par l’envie de nuire. Mais cependant voici six mois qu’il est probable que tu n’as pas perdus mais que sans doute tu aurais pu mieux employer ! Combien il m’en coûte pour te parler d’affaires de ce genre mais c’est nécessaire car ce n’est que par ce moyen que nous pouvons parvenir à nous réunir. Je suis femme je ne peux rien, mais je réfléchis à tout et je vois [que] rien n’avance.

Cher ami, tu ne te fâches pas ? n’est-ce pas que tu devines mon motif et si ce n’était pas absolument indispensable je ne t’en ouvrirai pas la bouche. Mais c’est par la raison que je désire t’appartenir que je trouve des choses effroyables avant que d’y arriver. Je dis toujours que je prends ton rôle cela est vrai quelquefois cette pensée m’humilie mais je dois tout te dire et c’est ce que je fais. Victor réfléchis, et tu verras tout ce qui est nécessaire tout ce que nous avons à craindre et d’un autre côté combien il est connu que tu dois m’épouser ou sans cela que pense-t-on de moi. Enfin pour te dire la chose la plus clairement. Combien la chose est avancée et en même temps éloignée. Tu sentiras tout ce que je te dis. Ne t’étourdis pas et médite et tu concevras quels sont mes tourments.

Comment veux-tu qu’on croie que tu m’aimes et que tu désires m’épouser quand on présume que tu ne fais rien pour cela. Je t’en ai trop dit sur ce sujet cher ami, et jamais je ne te dirai trop combien je t’aime et quels sont mes tourments mes inquiétudes sur l’avenir. Si tu te fâches de tout cela jamais je ne te parlerai de tes affaires, je te l’assure. Si tu voulais me faire plaisir tu causerais avec papa de ce qui nous regarde de tes intentions. Car s’il ne t’en parle pas c’est qu’il craint d’être indiscret ou de te mettre dans l’embarras. Tu feras ce que tu voudras mais si tu fais ce que je te conseille tu me charmeras. Il faut avoir confiance dans Papa si tu veux me plaire.

Adieu cher ami en voici bien long. Tu me dois me faire une réponse où tu dois mettre 3 heures de temps. Me répondre franchement. Écouter ton Adèle qui ne voudrait n’écouter que toi. Ne pas lui faire du chagrin parce que tu me désoles. Penser à moi et avoir le courage d’avaler tout ce gribouillage et pour pénitence m’y répondre.

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( Victor Hugo, Lettres à la fiancée, 1820-1822 : œuvres posthumes, Paris, Fasquelle, 1901. ) - (Source image : Adèle Hugo, née Adèle Foucher (1803-1868), portrait en pied, Louis Boulanger, 1839, Maison de Victor Hugo / Victor Hugo d'après Achille Devéria, 1829 © domaine public)
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