Lettre d’Alain Fournier à Jacques et Isabelle

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Maintenant ai-je beaucoup changé ? Est-ce que je pense au bonheur ?

Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, écrit ici à sa sœur Isabelle et à son beau-frère Jacques Rivière, qui allait devenir après la guerre le directeur de la Nouvelle Revue française.

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Dimanche matin, 5 septembre 1909

Mes chers Jacques et Isabelle,

Et moi aussi, tout un soir, après avoir reçu votre carte, j’ai déliré de votre bonheur les pieds dans le sable et l’eau.

J’ai revu la plage désolée, la ligne de sable perdue, les femmes au loin dont le vent mouillé enlevait les écharpes. J’ai revu cette après-midi désespérée du mois d’août, il y a deux ans, où je regardais surgir à l’horizon gris indéfiniment les lames d’écume. Comme j’étais perdu alors ! Comme je souffrais auprès de cette chose infiniment désolée et perdue. Et comme je l’aimais pourtant ! Parce que, elle non plus, jamais, je ne la pourrais serrer contre mon cœur.

Ainsi il y eu place pour le délire de la petite fille heureuse, sur ce dernier chemin de la terre, où moi je n’avais su trouver que le sable, le vent amer et la buée blanche qu’il soulevait au bout de l’horizon.

Maintenant ai-je beaucoup changé ? Est-ce que je pense au bonheur ? Ce dimanche matin, aux premiers froids de septembre, enfermé chez moi, je lis la Bible comme le vieil anglais.

Pendant des pages, l’histoire va son train simple et solennel. Puis tout d’un coup un mot vous soulève affreusement et vous jette hors du monde, au bord du gouffre effroyable où l’on plonge !

— L’ange lui répondit : « Quelque instance que vous me fassiez, je ne mangerai point de votre pain. Mais si vous voulez faire un holocauste, offrez-le au Seigneur. » Or Manué ne savait pas que ce fût l’ange du Seigneur. 

Et il dit à l’ange : « Comment vous appelez-vous ? afin que nous puissions honorer, si vos paroles s’accomplissent ? »

L’ange lui répondit : « Pourquoi demandez-vous à savoir mon nom qui est admirable ? » […]

Quel est donc ce désir jusqu’aux larmes que cette parole m’a donné ?

— C’est ainsi que je m’avancerai à travers le monde, avec un grand amour, silencieux et caché, de toute chose. Mais parfois mon désir d’elles sera si grand qu’il plongera de l’autre côté ! Comme quand on arrive sur une crête et qu’à travers les branches, déjà l’on découvre toute la nouvelle vallée.

Mais y aura t-il jamais une femme, une âme de femme pour se risquer au voyage ? Saura-t-elle se détacher d’un coup et partir pour le terrible royaume inconnu. […]

 

( Alain-Fournier, Lettres à sa famille et à quelques autres, Paris, Fayard )
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