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J'ai été à Hiroshima.

Lettre d’Alain Resnais à Marguerite Duras

De nouveau en salle, Hiroshima mon Amour est un film mythique sur le bombardement atomique et l’époque de la Libération. Duras n’avait jamais mis les pieds au Japon et écrit le scénario à partir des lettres et des appels téléphoniques de Resnais, alors en repérage à Hiroshima. Voici la première lettre de ce dialogue épistolaire fécond, qui donnera lieu à ce film célèbre.

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Dimanche 3 août 1958

Chère Margrot Dora, (comme écrit le « Japan Times »)

Entre toutes les attitudes littéraires possibles pour rédiger mon rapport, je choisis le désordre. Elle me paraît la plus rapide (et n'est-ce pas chaque minute compte) et - qui sait - la plus efficace. Je vous promets de n'écrire que d'un côté de la feuille. Ainsi vous pourrez jouer avec Outah et Gérard, l'un pour les ciseaux, l'autre pour le scotchtape, à reconstituer cette lettre telle qu'elle aurait dû se présenter.

A Paris nous nous étonnions de l'intérêt que les producteurs japonais pouvaient prendre à ce film. En réalité ils n'en prennent que très modérément, au point que la somme prêtée pour le réaliser me paraît d'une humilité inquiétante. J'ajoute tout de suite que le devis ne sera prêt que Jeudi prochain*. J'ai pensé qu'il était tout de même imprudent de faire venir Riva et Baudrot avant d'avoir la certitude de pouvoir commencer le tournage. […]

Ce qui paraît le plus affoler les producteurs japonais, c’est notre désir de tourner à Hiroshima même et dans des lieux réels. Cela pose il est vrai des problèmes particuliers : on ne peut tourner dans une gare car cela pourrait gêner les voyageurs. On ne peut tourner dans un hôtel car cela pourrait gêner les clients. On ne peut tourner dans les rues la nuit car cela dérange les gangsters. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’y arrivera pas.

Parmi toutes les choses qu’on nous avait racontées, certaines sont vraies, d’autres fausses, bien sûr. Ainsi : un Européen ne peut pas aimer la cuisine japonaise, laquelle d’ailleurs ne vaut rien. Faux. Jamais je n’ai été à pareille fête culinairement. Tokyo est très américanisé. Tout est bilingue. Faux. Il y a vingt pancartes de rues pour toute la ville et le plan du métro est entièrement en caractères japonais (ce qui rend son emploi incroyablement délicat). Il n’y a pas de cafés au Japon. Particulièrement faux. Il n’y a même que ça. Bien plus que de bistrots en France. La vie nocturne continue toute la nuit à Tokyo. Faux. Les boites de nuit ouvrent à six heures du soir et ferment à minuit. A une heure du matin tout le monde est couché. Tokyo est la capitale la plus bruyante du monde. Faux. Rome l’est quatre fois plus. Tokyo est la capitale du néon. Vrai. L’incroyable politesse japonaise dans les rapports commerciaux. Peut-être vrai, mais c’est indiscernable pour moi. Dauman l’est vingt fois plus (poli). Les femmes rient tout le temps, les hommes jamais. Vrai. […]

J’ai été à Hiroshima. Oui, je disais donc : j’ai été à Hiroshima. J’ai bien trouvé : l’Hôtel. C’est le « New Hiroshima Hotel ». C’est le seul où la Française peut habiter d’une manière vraisemblable. Il donne à la fois sur le Musée, la place de le Paix, le Cénotaphe et au loin on voit le dôme du Palais de l’Industrie. Les chambres du premier étage sont entourées à l’extérieur d’une espèce de plateforme en béton sur laquelle Riva peut prendre son café. Cette plateforme donne sur un parc un peu macabre, où des gens dorment la nuit et où passent de nombreux cyclistes (mais deux par deux, pas en essaim). Toujours de cette plateforme, on aperçoit le fleuve et un pont. L’Hôtel ne comporte pas d’ascenseur mais d’admirables escaliers. Il y a aussi un bar mais qui ferme à dix heures du soir. Les chambres comportent deux ou un lit. Une salle de bain, mais tout à fait internationale qu’elle est, la baignoire. Devant l’Hôtel, c’est calme. Il y a seulement des taxis qui viennent prendre les voyageurs. Mais rien ne nous empêche d’inventer deux Japonais se poursuivant à scooter ou un hélicoptère très bruyant qui décolle et se pose sans arrêt sur la Place. (Je l’ai vu et entendu pendant tout mon séjour.) J’ai trouvé l’Hôpital et ses malades. Et les cartes de souffrance. Et les ruines des temples sur la colline, et l’herbe qui repousse mal et les boutiques aux souvenirs, et les gens qui se font photographier devant le Cénotaphe, et les pierres grillées, et une ombre (très vague) et le marché aux poissons, et une veuve directrice de restaurant, et trois ou quatre fourmis, et l’autobus qui fait visiter la ville (mais c’est une guide et il y a très peu de touristes) et la tasse de café le matin, et les ponts et les innombrables canaux. Et puis encore, en plus, la fondation Moriss où se réunissent les rescapés. Et les arbres replantés qui paraissent ne pas pouvoir repousser. Et les pierres d’un temple à côté de celui-ci reconstruit en ciment armé. Et des milliers de lotus qui ont remplacé les pièces d’eau où vivaient des carpes géantes avant le 6 août. Et un orphelinat où grandissent une dizaine d’enfants. Et une mairie à la façade brune, pelée. […]

Voici maintenant un alinéa sur Okada qui doit jouer avec Riva dans un film de « Dura » produit par Nagata. Dès mon débarquement j’ai demandé à voir un film d’Okada. On m’a déconseillé d’aller voir celui qu’on donnait à Tokyo car c’était dans un cinéma trop éloigné et trop louche. Devant mon insistance après un voyage de près d’une demi-heure en taxi (comme vous le savez, il n’y a pas de noms de rue et le chauffeur est obligé toutes les cinq minutes de descendre faire une enquête pour savoir s’il est dans la bonne direction) nous sommes arrivés dans un village où, dans une salle remplie à craquer (il y avait même un jeune garçon installé sur la scène, c’est-à-dire dans l’écran qui, de temps à autre, allait chatouiller le visage des comédiens de ses doigts sans que le public manifeste la moindre désapprobation) j’ai pu enfin voir apparaître notre héros en civil. Depuis, je l’ai vu dans deux autres productions. (Au Japon, paraît-il, on ne conserve pas les films. Il est donc très difficile de se faire projeter une production ancienne.) De cette triple expérience Okada me semble bien sortir vainqueur. Ouf ! Défauts : il est petit, un peu trapu, les mains et la démarche sont sans beauté particulière. Qualités : le regard est intelligent, le jeu très varié et précis (un peu style John Garfield), le sourire, très sympa, il gifle très bien, sait embrasser « western-style ». Il a énormément d’intensité contenue et peut brusquement éclater. Il rit et se marre très bien. Il sait aussi avoir l’air extrêmement tendre et pathétique. Les deux profils sont bons et il ne présente que rarement cette espèce de mollesse de la joue qui nous avait inquiétés à Paris. Autre bon point, c’est un acteur qui fait surtout du théâtre. Dans les rues de Tokyo, j’ai bien entendu, regardé tous les visages. Un seul m’a paru convenir à votre personnage. Or il était du type Okada. J’ai été voir jouer Mori Miki dont le visage vous avait séduite sur le calendrier la semaine dernière. Il est très beau, mais paraît avoir un jeu inexpérimenté […]. On ne l’imagine guère poursuivant Riva avec un tel acharnement. Une nuit doit lui suffire. Physiquement il aurait été un parfait Joseph du « Barrage ». J’ai vu aussi Akutagawa, le fils du romancier qui se suicide. Il est fin mais a je ne sais quoi de malsain qui ne collerait pas non plus. J’ai regardé une trentaine de photos d’acteurs divers. Aucun ne me paraît convenir. Restent, bien sûr, les inconnus ! Mais ça, ça me paraît trop dangereux étant donné le peu de temps autorisé pour le tournage. Détail marrant : on attaque hier dans le journal corporatif notre film sous prétexte que nous avons choisi Okada comme acteur, alors qu’il est communiste notoire ! Et que nous sommes tous des « reds ». J’ai rendez-vous avec Okada demain. J’attends ce moment avec une curiosité manifeste. Pas vous ? […]

Pour la commémoration du 6 août, il n’y a pas de défilé d’aucune sorte. La population d’Hiroshima se rassemble simplement sur la place de la Paix. Il y a des discours et des colombes. C’est tout. Je vais donc voir avec un décorateur si on peut inventer avec les moyens du bord un faux défilé qui serait, soit inventé par les réalisateurs du film, soit un défilé folklorique d’Hiroshima (il y a trois festivals à Hiroshima : au printemps, en août, en novembre). Réunir la figuration nécessaire pour ce défilé parait impossible. Manque de yens. Mais là encore je ne veux pas être pessimiste.

Il y a peu de chats à Hiroshima. J'en ai vu trois et un mourant. Ils sont d'un type japonais très particulier. Il y a un peu plus de chiens. […]

Le 6 août les enfants n’étaient pas à Hiroshima en général. Les bombardements répétés avaient contraints les écoles à se replier dans la campagne. Le café au bord du fleuve existe bien. Il y en a même deux. Les tables et les sièges correspondent exactement à la mise en scène que nous souhaitons. Pour des raisons de commodité, je tournerai sans doute la scène en studio. Pas vu de juke-box, mais comme il y en a paraît-il beaucoup au Japon on peut en ajouter un sans scrupules. De toutes façons, tous les bars sont équipés de pick-up avec petits haut-parleurs au-dessus des tables. On boit du café ou du thé glacé, plus rarement du saké (qui est devenu mon vin, alcool préféré), de la bière et du whisky. […]

On m’apporte une enveloppe de Paris. C’est votre nouvelle continuité. Merci. J’arrête donc brutalement cet essai de correspondance. Je vais me mettre au travail tout de suite. Donnez-moi beaucoup de nouvelles.

Affectueusement : Alain.

* : Ignorant les prix japonais, nous aurons peut-être une bonne surprise.

Source : Tu n'as rien vu à Hiroshima, dir. Marie-Christine de Navacelle, Ed. Gallimard, 2009

( Tu n'as rien vu à Hiroshima, dir. Marie-Christine de Navacelle, Ed. Gallimard, 2009. Image : Hiroshima mon amour, Alain Resnais, 1959. )