Lettre d’Alain Robbe-Grillet à sa femme, Catherine

3

min

robbegrillet

Je te propose, en toute simplicité, « le grand amour pour un mois ».

Quand Alain Robbe-Grillet (18 août 1922 à Brest – 18 février 2008), figure de proue du Nouveau Roman, personnage capital du monde littéraire des années 60, rencontre Catherine, de huit ans sa cadette, il ne sait pas encore qu’ils vont former un couple mythique des temps modernes, libre avant l’heure, ouvert et non exclusif. Cette avant-garde est retracée dans les 1037 lettres qu’ils s’échangèrent  dont celle-ci, écrite par un Alain pragmatique et déçu, décrit avec la plume qui lui est propre leur relation renversante.

A-A+

1952

Katia chérie

Il m’arrive — quelquefois — de penser avec un peu de détachement à cette curieuse histoire — notre amour. « Aux yeux du philosophe », comme disait Stevenson, elle apparaît (cette histoire) comme essentiellement truquée, depuis le début.

Le lendemain de notre rencontre je te propose, en toute simplicité, « le grand amour pour un mois ». Tu refuses gentiment, n’ayant pas semble-t-il apprécié tout de suite mes étonnantes qualités. Et pendant trois semaines nous jouons ce couple bizarre : toi volage, indifférente et froide, moi jaloux et maladroit.

A la fin nous tombons, comme on dit, dans les bras l’un de l’autre et découvrons du même coup, toi que ma maladresse était feinte, moi que ta froideur était toute relative — ou, du moins, provisoire. Résultat : ton indifférence recule d’un pas, ton amitié intellectuelle se teinte d’un léger attrait physique. Personnellement je suis, dès lors, nettement amoureux. Nous n’en sommes encore qu’aux baisers.

Mais que nous promettons-nous mutuellement ? Toi, le « mariage blanc », moi, le concubinage légal limité (mariage réel, mais « pour 1 an »). Comme ces deux propositions contradictoires n’ont guère de sens, ni l’une ni l’autre, nous en profitons pour les accepter toutes les deux.

Qu’arriva-t-il ensuite ? Brest, Morgat, Camaret, Ouessant, puis Paris. Passons sur des détails dont l’énoncé te choque et disons seulement : Nos rapports se situent désormais dans le domaine de l’érotisme ; mais, loin de perdre pour cela leur caractère douteux, ils glissent au contraire insensiblement du simulacre à la perversion.

Néanmoins il est entendu, cette fois, entre nous, que nous allons « nous marier ». Seulement ni toi ni moi ne parvenons à y croire et tu continues délibérément à me tromper avec un autre. Fait nouveau cependant : l’intérêt croissant, et franchement sensuel, que tu me portes fait des progrès vers la tendresse — tendresse dite « d’après l’amour ». Personnellement je suis de plus en plus amoureux.

Cette période culmuine à Seefeld (1180 mètres). Voyage de noces en tout point parfait, pour la raison qu’il arrive juste au bon moment.

C’est alors qu’on enregistre, coup sur coup et presque simultanément, quatre phénomènes :

1. Tu te rends compte que tu commences à m’aimer

2. Tu décides que nos relations ont assez duré

3. Tu m’annonces que mon rival heureux (si l’on peut dire) est sacrifié à notre amour

4. Tu élèves immédiatement au rang d’heureux un second rival (certes plus redoutable).

Et nous entrons ainsi, maintenant, dans une période que je qualifierais de « psychologique », celle du drame ! Toutes les apparences y sont : gifles, larmes, repentir et pardon. Mais, une fois de plus, la part de fiction y paraît étrangement présente, comme si nous étions incapables l’un et l’autre de faire éclater des orages réels. Le drame a besoin de sentiments simples, honnêtes, tout d’une pièce ; or les tiens sont ambigus et réticents, sans cesse contaminés par l’expression truquée que tu leur donnes ; quant au miens ils s’empêtrent à chaque instant dans les miroirs d’une « pensée » toujours présente, qui me condamne à ne vivre, le plus souvent, que des reflets.

Ne va pas en conclure, pour autant, que ce drame manque d’intérêt, ou de force. Souviens-toi de ce qui se passe pour les amours charnelles : elles n’atteignent leur paroxysme que dans les fictions, les images, les symboles, les mythes. Peut-être en va-t-il de même des sentiments et de tout le reste, peut-être la « réalité » n’est-elle pas ce qu’en général on pense, peut-être la vie…

Et puis que crains-tu ?

Tu dis : « de souffrir ». N’est-ce pas plutôt d’être déçue ? (d’être déçue et de décevoir en même temps — car toujours la réciproque joue)

Me fais-tu encore si peu confiance ?

Alain

Je relis ma lettre. J’ai peur qu’elle ne te semble ennuyeuse et futile. J’en ai rarement écrit d’aussi sérieuse. Il faut y voir plus que des mots.

couv

( Alain et Catherine Robbe-Grillet, Correspondance 1951-1990, Fayard ) - (Source image : French writer and filmmaker. Visiting ITESM - Monterrey by Jose Lara, © Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre de Zelda à Francis Scott Fitzgerald : « Je sais encore dans mon cœur que c’est un jeu impie et abominable, que l’amour est amer et qu’il n’y a rien d’autre. »

Lettre d’Elsa Triolet à Louis Aragon : « Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. »

Lettre de Frida Kahlo à Diego Rivera : « Mon corps te voudrait. »

les articles similaires :