Lettre d’Alexandre Dumas père à Napoléon III

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Ces trois hommes sont : Victor Hugo, Lamartine et moi

Alexandre Dumas ( 24 juillet 1802 – 5 décembre 1870 ) monstre sacré de la littérature française par son œuvre prolifique allant du théâtre avec « l’Alchimiste » au roman historique qui lui assurera la postérité comme « Le Comte de Monte-Cristo » est également l’un des auteurs français les plus lus dans le monde. Dans cette lettre, l’homme de Lettres revient sur sa conception de la littérature de l’époque.

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[10 août 1864]

Sire,

Il y avait en 1830, et il y a encore aujourd’hui, trois hommes à la tête de la littérature française.

Ces trois hommes sont : Victor Hugo, Lamartine et moi.

Victor Hugo est proscrit, Lamartine est ruiné.

On ne peut pas me proscrire comme Hugo : rien dans mes écrits, dans ma vie, ou dans mes paroles ne donne prise à la proscription.

Mais on peut ruiner comme Lamartine, et, en effet, on me ruine.

Je ne sais quelle malveillance anime la censure contre moi.

J’ai écrit et publié douze cents volumes. Ce n’est pas à moi de les apprécier au point de vue littéraire. Traduits dans toutes les langues, ils ont été aussi loin que la vapeur a pu les porter. Quoique je sois le moins digne des trois, ils m’ont fait, dans les cinq parties du monde, le plus populaire des trois, peut-être parce que l’un est un penseur, l’autre un rêveur, et que je ne suis, moi, qu’un vulgarisateur.

De ces douze cents volumes, il n’en est pas un qu’on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, le plus républicain, ou à une jeune fille du faubourg Saint-Germain, le plus pudique de tous nos faubourgs.

Eh bien, sire, aux yeux de la censure, je suis l’homme le plus immoral qui existe.

La censure a successivement arrêté depuis douze ans :

Isaac Laquedem, vendu quatre-vingt mille francs au Constitutionnel ;

 

La Tour de Nesle, après huit cents représentations (le veto a duré sept ans).

Angèle, après trois cents représentations (le veto a duré six ans).

La Jeunesse de Louis XIV, qui n’a jamais été jouée et qu’on allait jouer au Théâtre-Français.

La Jeunesse de Louis XV, reçue au même théâtre.

Aujourd’hui, la censure arrête Les Mohicans de Paris, qui allaient être joués samedi prochain.

Elle va probablement arrêter aussi, sous des prétextes plus ou moins spécieux, Olympe de Clèves et Balsamo, que j’écris en ce moment.

Je ne me plains pas plus pour les Mohicans de paris que pour les autres drames ; seulement je fais observer à Votre majesté que pendant les trois ans de Restauration de Charles X, pendant les dix-huit ans de règne de Louis-Philippe, je n’ai jamais eu une pièce ni arrêtée ni suspendue, et j’ajoute, toujours pour Votre majesté seule, qu’il me paraît injuste de faire perdre plus d’un demi-million à un seul auteur dramatique, lorsqu’on encourage et que l’on soutient tant de gens qui ne méritent pas ce nom.

J’en appelle donc, pour la première fois et probablement pour la dernière, au prince dont j’ai eu l’honneur de serrer la main à Arenenberg, à Ham et à l’Élysée, et qui, m’ayant trouvé comme prosélyte dévoué sur le chemin de l’exil et sur celui de la prison, ne m’a jamais trouvé comme solliciteur sur celui de l’Empire.

Alexandre Dumas.

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( Alexandre Dumas, Correspondances, Deux cents lettres pour un bicentenaire, les Cahiers Dumas ) - (Source image : Alexandre Dumas, Unknown author, Unknown date © Wikimedia Commons / Napoléon III par H. Tournier, [1850 - 1873] © Wikimedia Commons)
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