Lettre d’Alexis de Tocqueville à M. Bouchitté

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Tocqueville large

Il n'y a jamais eu sous le soleil un peuple aussi éclairé que celui du nord des États-Unis.

Alexis de Tocqueville (29 juillet 1805 – 16 avril 1859) est un philosophe français, précurseur de la sociologie et initiateur de la tradition libérale à la française. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage majeur De la démocratie en Amérique (1835-1840), un compte-rendu de ses observations sociales et morales écrit à partir de son voyage aux États-Unis. La lettre suivante, traitant plus spécifiquement de la question éducative, est représentative de son style et de sa manière d’analyser comment il est possible de conjuguer liberté des individus et égalité de tous.

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Octobre 1831

Vous m’avez, mon cher ami, dans la dernière lettre que j’ai reçue de vous, demandé des renseignements sur l’instruction publique aux États-Unis. Avant de vous répondre, je vous rappellerai encore que quand je parle de l’Amérique il ne faut jamais me croire qu’à moitié.

Il y a dans l’Union vingt-quatre états, que leurs différentes positions et surtout leur vanité portent à différencier singulièrement leur législation. Je ne vous parle donc jamais que de ceux que j’ai vus. Mais ce sont les plus puissants et les plus éclairés.

Le principe général, en matière d’instruction publique, c’est que chacun est libre d’instituer une école et de la diriger sous son bon plaisir. C’est une industrie comme une autre, dont les consommateurs sont les juges, et dont l’État ne se mêle en aucune façon. Vous me demandez si cette liberté illimitée produit de mauvais effets. Je crois qu’elle n’en produit que de bons. Mais remarquez qu’il ne règne ici aucune des passions anti-religieuses qui nous tourmentent. Le plus grand danger que nous pouvons trouver en France, à la liberté de l’enseignement, n’existe donc point ici. Livrés à eux-mêmes et à leur pente naturelle, les hommes préfèrent toujours les écoles morales et religieuses à toutes les autres. Un fait singulier, c’est que dans cette Amérique, où ne règne point de religion d’État, l’éducation est presque exclusivement dans les mains du clergé, ou plutôt des clergés. Ils dominent absolument et dirigent l’instruction de la jeunesse.

Je vous ai dit que le principe général était la liberté complète de l’enseignement. Mais on fait au principe une exception, tant qu’il s’agit d’écoles fondées par l’État lui-même. Ceci a une très grande portée, par exemple, la loi oblige chaque commune (leur commune, townships, forme une agrégation de trois à quatre mille âmes), à entretenir une école gratuite ou presque gratuite de plus, l’État a un fonds (a school fund) destiné à encourager et à aider les communes à remplir leur obligation. Si elles se refusent à créer l’école, on les condamne à l’amende.

Il y aurait bien des observations à faire sur ce système ; ce que je veux remarquer seulement, c’est que l’État exerce, soit directement, soit indirectement, un droit de surveillance et de direction sur ces écoles. Dans l’État de New York, il existe un officier central, chargé, chaque année, d’inspecter toutes les écoles, d’examiner les maîtres, les écoliers et les livres de chacun, et de faire son rapport à la législature. Cela a paru trop gouvernemental aux États de la Nouvelle-Angleterre ; ils ont remis ces pouvoirs à des comités locaux, élus chaque année. Leurs rapports sont publiés ; mais il n’y a point d’unité dans la direction imprimée à l’instruction publique. Voilà le système américain tout entier, tel que j’ai eu l’occasion de l’examiner. Par le ait, l’État a la plus grande part dans la direction de l’instruction publique. Mais ce sont ses propres établissements qu’il surveille ; il n’a pas de droit général.

L’effort qu’on fait dans ce pays pour répandre l’instruction est vraiment prodigieux. La foi universelle et sincère qu’on professe ici dans l’efficacité des Lumières me paraît un des points les plus remarquables de l’Amérique d’autant plus que j’avoue que, pour moi, la question ne me paraît pas encore entièrement tranchée. Mais elle l’est absolument dans l’esprit des Américains, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses. Le catholique, lui-même, sur ce point donne la main à l’unitaire et au déiste. Il en résulte un de ces puissants efforts, tranquilles, mais irrésistibles, que font quelquefois les nations quand elles marchent vers un but par une impulsion commune et universelle ; il n’y a jamais eu sous le soleil un peuple aussi éclairé que celui du nord des États-Unis. Il en est plus fort, plus habile, plus capable de se conduire et de supporter la liberté ; cela est incontestable. Mais sa moralité y a t-elle gagné ? Je n’en suis pas encore bien sûr. Mais entamer cette question, serait n’en pas finir, et le temps me presse, adieu.

Dans le courant de novembre nous nous avancerons vers le Mississippi, et nous le descendrons pour gagner La Nouvelle-Orléans. Nous reviendrons ensuite à New York par Savannah, Charleston et Washington. C’est un voyage immense : plus de quinze cents lieues de France.

( ) - (Source image : Alexis de Tocqueville par Théodore Chassériau (1850) © domaine public)
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