Lettre d’Anaïs Nin au collectionneur

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NIN

Seul le battement à l'unisson du sexe et du cœur peut créer l'extase.

Anaïs Nin, « la dévoreuse d’intellectuels » comme aiment l’appeler ses détracteurs, est une écrivaine qui sut jouer de sa plume pour exister socialement à une époque où les femmes n’avaient pas encore leur place dans le milieu littéraire. Son thème de prédilection : l’amour sous toutes ses coutures. Dans les années 1940, un mystérieux collectionneur commande au couple mythique Miller/Nin de nombreuses histoires érotiques dont le mot d’ordre est le sexe. À l’époque Anaïs Nin n’a pas confiance en son talent et ne voit que la lubie des mots crus qui lui sont commandés. Ici, Anaïs écrit à l’homme pour lui expliquer que sans poésie, l’amour n’existe pas.

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décembre 1941

Cher collectionneur,

Nous vous détestons. Le sexe perd tout son pouvoir et toute sa magie lorsqu’il devient explicite, abusif, lorsqu’il devient mécaniquement obsessionnel. C’est parfaitement ennuyeux.

Je ne connais personne qui nous ait aussi bien enseigné combien c’est une erreur de ne pas y mêler l’émotion, la faim, le désir, la luxure, des caprices, des lubies, des liens personnels, des relations plus profondes, qui en changent la couleur, le parfum, les rythmes, l’intensité.

Vous ne savez pas ce que vous manquez avec votre examen microscopique de l’activité sexuelle à l’exclusion des autres qui sont le combustible qui l’allume. Intellectuel, imaginatif, romantique, émotionnel. Voilà ce qui donne au sexe ses textures surprenantes, ses transformations subtiles, ses éléments aphrodisiaques. Vous rétrécissez votre monde de sensations. Vous le desséchez, l’affamez, le videz de son sang.

Si vous nourrissiez votre vie sexuelle de toutes les aventures et excitations que l’amour injecte à la sensualité, vous seriez l’homme le plus puissant du monde. La source du pouvoir sexuel est la curiosité, la passion. Vous observez sa petite flamme qui meurt d’asphyxie.

Le sexe ne saurait prospérer sur la monotonie. Sans inventions, humeurs, sentiment, pas de surprise au lit. Le sexe doit être mêlé de larmes, de rire, de paroles, de promesses, de scènes, de jalousie, d’envie, de toutes les épices de la peur, de voyages à l’étranger, de nouveaux visages, de musique, de danse, d’opium, de vin.

Combien perdez-vous avec ce périscope au bout de votre sexe, alors que vous pourriez jouir d’un harem de merveilles distinctes et jamais répétées? Il n’y a pas deux chevelures pareilles, mais vous ne voulez pas que nous gaspillions des mots à décrire une chevelure ; il n’y a pas deux odeurs pareilles, mais si nous nous attardons, vous vous écriez « supprimez la poésie ».

Il n’y a pas deux peaux qui aient la même texture, et jamais la même lumière, la même température, les mêmes ombres, jamais les mêmes gestes ; car un amant, lorsqu’il est animé par l’amour véritable, peut parcourir la gamme entière des siècles de science amoureuse. Quels changements d’époque, quelles variations d’innocence et de maturité, d’art et de perversité…

Nous avons discuté à perdre haleine pour savoir comment vous êtes. Si vous avez fermé vos sens à la soie, à la lumière, à la couleur, au caractère, au tempérament, vous devez être à l’heure qu’il est tout à fait racorni. Il y a tant de sens mineurs qui se jettent tous comme des affluents dans le fleuve du sexe. Seul le battement à l’unisson du sexe et du cœur peut créer l’extase.

( Anaïs Nin, Vénus Érotica, éd. Harcourt, 1977 ) - (Source image : Anaïs Nin, George Leite, 1946, Inheritance © Wikimedia Commons)
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