Lettre d’André Delvaux à Marguerite Yourcenar

2

min

Un livre transposé dans une autre forme d’art est en quelque sorte éclaté.

En 1988, André Delvaux porte à l’écran L’Œuvre au noir, le magnifique roman de Marguerite Yourcenar. C’est à la fois son dernier long-métrage et une sorte de testament. Dès 1982, il avait pris contact avec l’écrivain afin de commencer à lui présenter son projet d’adaptation. Marguerite Yourcenar était alors la toute première femme à l’Académie Française, ayant été élue deux ans plus tôt, le 6 mars 1980. Il y a aujourd’hui cinq femmes sous la coupole…

A-A+

16 juillet 1982

Petite Plaisance
Northeast Harbor
Maine 04662, USA

Cher Monsieur,

J’ai reçu copie de votre lettre à Philippe Dussart et suis très bien impressionnée par elle. Il me semble que nos points de vue coïncident. Bien plus, en vous lisant, je me suis dit, ce qui pour moi devient rare, émoussée comme je le suis quant aux contacts humains : « Voilà quelqu’un que j’aurais plaisir à connaître. »

C’est vous dire que je m’intéresse sans réticences, mais non sans angoisse à votre projet. Je passe, probablement, pour difficile à vivre dans le monde des adaptateurs et des metteurs en scène, surtout du fait que je n’ai pas approuvé Le Coup de Grâce de Schlöndorff, d’ailleurs, du seul point de vue de la technique, film réussi.
Mais le cas était différent. Schlöndorff trahissait l’esprit même du récit – par un biais politique qui n’était pas le mien – par la transformation d’une vieille femme pieuse marmottant des prières en une ancienne diseuse de boîte de nuit berlinoise égrillarde à plaisir, par certains transferts de personnages qui rendaient ceux-ci à la fois impossibles et faux, par la présentation de Sophie enfin, qui n’était bien que dans les dernières scènes, (mais bien seulement au sens conventionnel de l’héroïsme), mais en qui ne s’incarnaient ni la sauvagerie de la jeunesse, ni son innocence.

Je me rends bien compte qu’un livre transposé dans une autre forme d’art est en quelque sorte éclaté. C’est acceptable, et même parfois exaltant, lorsque l’esprit essentiel de l’oeuvre ainsi délivrée subsiste et sert d’aliment. […]

Bien sympathiquement,

Marguerite Yourcenar

écriture yourcenar

L’écriture de Marguerite de Yourcenar

autour de l'oeuvre au noir

 

Ouvrage soutenu par la Fondation La Poste

( Autour de L'Œuvre au noir. Correspondance entre Marguerite Yourcenar et André Delvaux, Éditions La Vie Est Belle Films Associés, 2010 ) - (Source image : Marguerite Yourcenar (1982), par Bernhard De Grendel © Creative Commons / André Devaux, d.r.)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

Lettre d’André Delvaux à Marguerite Yourcenar : « Un livre transposé dans une autre forme d’art est en quelque sorte éclaté. »

les articles similaires :