Lettre d’Anne Goscinny à son père, René Goscinny

3

min

goscin

Sans rimmel ni rouge à lèvres, mes mots.

René Goscinny (14 août 1926 – 5 novembre 1977), écrivain, humoriste, scénariste de bande-dessinées et réalisateur, est mondialement connu pour ses œuvres Le petit Nicolas ou bien encore Astérix. Fort de son succès, Goscinny a permis la reconnaissance du métier de scénariste de bande-dessinée. Le 5 novembre 1977, il décède d’une crise cardiaque à l’âge de 51 ans. Il laisse derrière lui sa fille Anne, écrivaine, qui, des années après sa mort, adresse cette lettre à son cher père : un hommage émouvant et touchant.

A-A+

2002

Papa,

T’écrire c’est remailler une passerelle. C’est m’assurer que je pourrai l’emprunter jusqu’à la fin de ma vie. La parcourir dans un sens et dans l’autre. M’arrêter à mi-chemin et regarder le paysage.

T’écrire, là, comme ça, j’ai peur que ça sonne faux. Que ça fasse « procédé ».

Je commence cette lettre en préparant déjà de quoi l’affranchir, car je veux croire que tu la recevras.

Pas de littérature aujourd’hui. Sans rimmel ni rouge à lèvres, mes mots. S’ils sont déçus de paraître en public sans artifice, qu’ils se consolent : en écrivant je ne pense qu’à toi.

Prends les souvenirs comme ils viennent. Et ils viendront dans cette lettre. Si on ne les brusque pas. Si même on ne les invite pas.

Papa… Mot interdit. Je n’ai plus le droit de te nommer dans l’instant. Je peux dire : « Papa riait, papa pensait. » Mais il m’est interdit d’utiliser certains marqueurs de temps qui indiquent la proximité de la réplique, de l’interjection, de l’interdiction ou tout simplement de l’action. Par exemple : « Il y a une heure, papa me disait… »

C’est le deuil de ces marqueurs de temps qu’il faut faire. Plus que de toi. Parce que pour toi j’ai trouvé des solutions. Mais je te raconterai ça plus tard.

La première chose à laquelle j’ai pensé quand j’ai compris seule que tu étais mort c’est : « Papa n’a plus d’oreilles, il ne m’entendra plus. » Pourquoi les oreilles ? C’était valable pour les yeux qui ne me regarderaient plus, pour les bras qui ne m’étreindraient plus, pour les jambes dont les foulées ne s’accorderaient plus sur mes petits pas, pour les mains au cœur desquelles les miennes ne viendraient plus se nicher.

Maman est rentrée seule à la maison ce jour-là. Vous étiez partis tous les deux. Un seul trousseau de clefs jeté sur le meuble de l’entrée. Tu étais mort. Mort. Voilà.

« Mort jusqu’à quand, maman ? Et on pourra garder le chien ? Pourquoi tu pleures, maman ? Je peux quand même aller jouer chez Caroline ? » Moi je demande ça parce qu’il était question que sa mère nous emmène au jardin d’acclimatation. Et que de toute façon, si la mort c’est définitif, ça ne changera rien que je n’aille pas au jardin d’acclimatation.

Voilà, papa, les premières questions qui me sont venues à l’esprit quand j’ai compris ce que signifiait le bruit d’un seul trousseau de clefs jeté sur le meuble de l’entrée.

Bruit anodin qui pourtant allait guillotiner mon enfance. […]

Sais-tu papa, ce que ton œuvre a de constant ? Tu n’as jamais donné la mort. Les plumes et le goudron ont tenu lieu de potence !

De ton univers, tu es le seul mort.

Moi j’aurais aimé être l’un de tes personnages : une enfance qui n’en finit pas. Une bulle dans une case. C’est tout.

Aujourd’hui seulement, et grâce à cette lettre dont je veux penser qu’elle te parviendra, je rassemble des fragments. Tu es un puzzle qui ne sera jamais complet. J’examine les pièces et j’attends qu’elles me parlent de toi.

Ici, un chandelier à sept branches, là un gratte-ciel new-yorkais. Plus loin, un petit bonhomme au casque ailé et un paquet de Pall Mall. Je suis assise par terre, je regarde les morceaux qui attendent que je les assemble. Sur l’un deux, ta machine à écrire. J’entends le bruit qu’elle faisait. Tu tapais vite, très vite. Comme si tu avais su que tu n’aurais que peu de temps pour inventer un village breton, des villes du Far West, des enfants aux prénoms insolites. Pour rendre sérieuse cette profession qui n’en était pas une : scénarise de bande dessinée. Peu de temps pour rencontrer la femme de ta vie, lui faire au moins un enfant. Peu de temps pour aimer et la mère et l’enfant.

Chaque morceau est un puzzle lui-même. Plus je le regarde, plus il se fractionne. Je fais alors la très angoissante expérience de la mise en abyme : plus je regarde le morceau qui représente ta machine à écrire plus il se divise. Je vois maintenant l’enseigne d’une imprimerie : « Imprimerie Beresniak ». Je regarde encore (j’ai même pris une loupe) et je vois des lettres en plomb. D’un peu plus près encore je distingue un aleph qui tient par la main un beth. Aleph-Beth. Ca veut dire « père » en hébreu. Et là je réalise que tu es au centre de chacune de ces pièces. Que chaque élément te contient tout entier. Alors soigneusement je range les pièces de ce puzzle qui ne sera jamais ni une histoire, ni une image. Ces larmes-là, si je les pose sous ces yeux-là, font pleurer maman. Et ce rire, si je le pose sur cette bouche, c’est moi qui ris.

Tout est interchangeable.

Quand je te lis, je ris aux larmes. Qui vient d’abord des larmes ou du rire ?

( Anne Goscinny, Le bruit des clefs, Nil éditions, 2012 ) - (Source image : René Goscinny par Peters, Hans / Anefo, 27 May 1971, Nationaal Archief Fotocollectie Anefo © Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre d’Hergé à un Fan : « Je ne suis pas mort. »

Lettre d’un Fan à Hergé : « La marchande me dit que le « voyageur de commerce » qui lui avait soumis Objectif Lune lui avait annoncé la mort de R.G. »

Lettre d’Hergé répondant aux accusations de « dangereux raciste » : « Ni Tintin, ni moi ne sommes morts jusqu’à présent [de ces critiques]. »

les articles similaires :