Lettre de Baudelaire à sa mère

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Charles Baudelaire / Vers 1861 / 1821- 1867 / Etienne Carjat / 1828- 1906 / Lieu de conservation: Archives photographiques, Paris /

J'ai peur de te tuer.

Charles Baudelaire (9 avril 1821 – 31 août 1867) vécut une enfance difficile lorsque sa mère épousa en secondes noces  Jacques Aupick, officier de bataillon, que le poète détestait ouvertement.  Très tôt envoyé en pension et privé de la chaleur maternelle, la correspondance sera leur seul lien. Dans cette lettre, entre pulsion mortelle et adoration sempiternelle, l’auteur des Fleurs du Mal, réclame la présence de cette femme qui comptait tant à ses yeux.

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Le 6 mai 1861

Ma chère mère,

Si tu possèdes vraiment le génie maternel et si tu n’es pas encore lasse, viens à Paris, viens me voir, et même chercher. Moi, pour mille raisons terribles, je ne puis pas aller à Honfleur chercher ce que je voudrais tant, un peu de courage et de caresses. À la fin de mars, je t’écrivais : Nous reverrons-nous jamais ! J’étais dans une de ces crises où on voit la terrible vérité. Je donnerais je ne sais quoi pour passer quelques jours auprès de toi, toi, le seul être à qui ma vie est suspendue, huit jours, trois jours, quelques heures. […]

Toutes les fois que je prends la plume pour t’exposer ma situation, j’ai peur ; j’ai peur de te tuer, de détruire ton faible corps. Et moi, je suis sans cesse, sans que tu t’en doutes, au bord du suicide. Je crois que tu m’aimes passionnément ; avec un esprit aveugle, tu as le caractère si grand ! Moi, je t’ai aimée passionnément dans mon enfance ; plus tard, sous la pression de tes injustices, je t’ai manqué de respect, comme si une injustice maternelle pouvait autoriser un manque de respect filial ; je m’en suis repenti souvent, quoique, selon mon habitude, je n’en aie rien dit. Je ne suis plus l’enfant ingrat et violent. De longues méditations sur ma destinée et sur ton caractère m’ont aidé à comprendre toutes mes fautes et toute ta générosité. Mais, en somme le mal est fait, fait par tes imprudences et par mes fautes. Nous sommes évidemment destinés à nous aimer, à vivre l’un pour l’autre, à finir notre vie le plus honnêtement et le plus doucement qu’il sera possible. Et cependant, dans les circonstances terribles où je suis placé, je suis convaincu que l’un de nous deux tuera l’autre, et que finalement nous nous tuerons réciproquement. Après ma mort, tu ne vivras plus, c’est clair. Je suis le seul objet qui te fasse vivre. Après ta mort, surtout si tu mourais par une secousse causée par moi, je me tuerais, cela est indubitable. Ta mort, dont tu parles souvent avec trop de résignation, ne corrigerait rien dans ma situation ; le conseil judiciaire serait maintenu (pourquoi ne le serait-il pas ?), rien ne serait payé, et j’aurais par surcroît de douleurs, l’horrible sensation d’un isolement absolu. Moi, me tuer, c’est absurde n’est-ce pas ? […]

Adieu, je suis exténué. Pour rentrer dans les détails de santé, je n’ai ni dormi, ni mangé depuis presque trois jours ; ma gorge est serrée. – Et il faut travailler.

Non, je ne te dis pas adieu ; car j’espère te revoir.

Oh ! lis-moi bien attentivement, tâche de bien comprendre.

Je sais que cette lettre t’affectera douloureusement, mais tu y trouveras certainement un accent de douceur, de tendresse, et même encore d’espérance, que tu as trop rarement entendus

Et je t’aime.

C.B

( BAUDELAIRE (Charles), Correspondance (1966), Paris, Gallimard, coll. « Folio Classique », 2000. ) - (Source image : Charles Baudelaire, photo Etienne Carjat, vers 1861 / © Archives photographiques / BIS / Collection Archives Larbor)
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