Lettre de Benjamin Constant à Juliette Récamier

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Je suis destiné à vous éclairer en me consumant...

Benjamin Constant (1767-1830), républicain engagé et éminent intellectuel français, fut aussi un prétendant romantique assidu de Juliette Récamier (4 décembre 1777 – 11 mai 1849). Cette dernière, femme d’esprit d’une grande beauté, tenait un salon littéraire qui réunissait les plus grandes personnalités politiques, littéraires et artistiques de son temps. La fascination qu’elle exerça sur Benjamin Constant est immense, mais cela ne fut jamais réciproque. Voici la dernière lettre que Benjamin Constant adressa à la belle, avant qu’elle ne tombe amoureuse de Chateaubriand…

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23 octobre 1815

Le malheur de n’avoir pas été aimé de vous est irréparable.
Du moment où mon funeste sentiment s’est emparé de moi, ma perte a été décidée. Mais vous n’avez rien à vous reprocher. Vous ne pouviez deviner ce caractère peut-être unique au monde, qui ne peut être saisi que par une seule pensée, et qui en est dévoré comme par un oiseau de proie acharné sur lui. Ce qui n’eût été pour un autre qu’une tentative et une douleur de trois mois a été l’anéantissement de ma vie. Mais encore une fois, vous êtes bonne pour moi, et ce que je souffre me rend plus injuste comme dans les premiers temps. Quelquefois aussi je me dis que, dans cette passion inexplicable et si douloureuse, il y a peut-être de la volonté divine ; qu’au milieu de cet amour dont je ne vous parle presque pas, et précisément pour ne pas vous en parler, je vous fais entendre des mots salutaires, je rappelle dans votre âme l’ordre des sentiments qui vous réclament ; je suis une lyre que l’orage brise, mais qui, en se brisant, retentit de l’harmonie que vous êtes destinée à écouter.

Oui, je crois, malgré la lutte que vous éprouvez, malgré ce monde qui vous retient, malgré les amis qui vous entraînent au cercle de distractions et d’intérêts où vous trouvez si peu d’aliments, vous vaincrez ces obstacles ou, pour mieux dire, le Ciel les vaincra ; il vaincra cette partie de vous qui, sans le méconnaître, veut négocier avec lui et dispute la suprématie de la meilleure partie de vous-même. Vous sentez le vide, et il ne se remplira pas. Toutes les jouissances de l’amour-propre, l’empressement des hommages, le plaisir d’être entourée, l’amusement de la société, le sentiment d’être une personne à part, l’égale de tous les rangs, la première de tous les cercles où votre présence est une faveur, tout ce que tout cela peut donner, et plus encore le langage de l’amour qu’on vous prodigue, le charme des émotions passagères que ce langage vous cause, cette espèce de sensation agréable par le mélange même de la crainte que vous éprouvez en vous approchant sans vouloir y céder, ce qui constitue l’irrésistible séduction de ce qu’on appelle votre coquetterie ; toutes ces choses vous sont connues, elles sont épuisées pour vous ; elles ne remplissent ni votre cœur, ni votre vie. Vous en êtes fatiguée et, quand vous voulez vous y borner, vous êtes fatiguée de vous-même… Je suis destiné à vous éclairer en me consumant…

( Benjamin Constant, Lettres de Benjamin Constant à madame Récamier. 1807-1830, Calmann-Lévy, 1882. ) - (Source image : Wikimedia Commons © Gravure représentant Benjamin Constant / Portrait de Madame Récamier par François Gérard (1802))
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Un commentaire

  1. horusediteur@gmail.com

    Mais quelle belle chute …. ! Majestueuse fin d’une belle lettre d’amour fier ! La description des vanités mondaines est saisissante voire très actuelle , l’auteur démontrant qu’il n’est pas simplement un amoureux (éconduit) mais un fin connaisseur des méandres de l’âme féminine ! À relire ….

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