Lettre de Benjamin Franklin à George Whadey

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il était possible que la nature, voyant que les Parisiennes ne faisaient pas usage de leurs seins, ait cessé de leur en donner.

Benjamin Franklin (17 janvier 1706 – 17 avril 1790), éditeur, écrivain, inventeur et homme politique américain, était un personnage à la vie riche et variée. S’il a inventé le paratonnerre, il a aussi participé à la rédaction d’indépendance des Etats-Unis. Dans cette lettre surprenante envoyée depuis Passy (dans le XVIe arrondissement de Paris), Franklin fait part de ses considérations vis-à-vis des tétons des Parisiennes.

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23 mai 1785

Je vous renvoie votre état des enfants reçus à l’hospice des Enfants-Trouvés de Paris, depuis 1741 jusqu’à 1755 inclusivement ; j’y ai ajouté les années suivantes, jusqu’à 1770. Je n’ai pu obtenir celles qui ont suivi cette époque. J’ai noté en marge l’accroissement progressif, c’est-à-dire comment d’un enfant sur dix, jeté à la charge du public, on en est arrivé à un enfant sur trois !
Quinze ans se sont écoulés depuis le dernier compte rendu, et probablement le nombre des enfants-trouvés s’élève aujourd’hui à la moitié des naissances. Est-il bien d’encourager ce défaut monstrueux d’affection naturelle ? Un chirurgien, que j’ai rencontré, excusait les femmes de Paris, en disant sérieusement qu’elles ne pouvaient pas nourrir, car disait-il, elles n’ont point de tétons.

Il m’assura que c’était un fait, et m’engagea à observer combien leur poitrine était plate. « Il n’y en a pas plus, disait-il que sur le dessus de ma main. » J’ai réfléchi, depuis, qu’il y avait peut-être quelque vérité dans son observation, et qu’il était possible que la nature, voyant que les Parisiennes ne faisaient pas usage de leurs seins, ait cessé de leur en donner. Cependant, depuis que Rousseau a défendu avec une admirable éloquence le droit que les enfants ont du lait de leur mère, la mode a un peu changé, et quelques dames de qualité nourrissent leurs enfants et ont du lait. Puisse cette mode descendre jusqu’aux classes inférieures, et faire cesser l’abus d’envoyer aux Enfants-Trouvés, les enfants aussitôt qu’ils sont nés, en remarquant simplement que le roi est plus en état que leurs parents d’en prendre soin.

Je tiens de bonne source que les neuf-dixièmes de ces malheureux meurent bientôt dans cet établissement, et l’on dit que c’est un grand soulagement pour l’hospice, parce qu’autrement ses ressources ne seraient pas suffisantes. À l’exception de quelques personnes de qualité dont je viens de parler et de la foule qui a recours aux Enfants-Trouvés, l’usage est ici de prendre des nourrices à la campagne, où elles emmènent et élèvent les enfants. Il y a à Paris un bureau pour examiner la santé des nourrices, et pour leur donner des permis. À certains jours de la semaine, elles viennent par troupes, à Paris, pour y prendre les enfants, et, nous en rencontrons souvent sur la route, des bandes qui s’en retournent dans les villages voisins, chacune d’elles portant un nourrisson dans les bras. Mais les parents qui sont assez humains pour prendre ce parti, ne sont pas toujours en état d’en supporter les frais : les prisons de Paris sont pleines de malheureux pères et de malheureuses mères, détenus pour mois de nourrice, quoique ce soit une charité favorite, et qu’on ne saurait trop louer de payer pour ces pauvres prisonniers et de les rendre à la liberté.

Je souhaite un bon succès au nouveau projet de secourir les pauvres qui garderont leurs enfants chez eux, parce que je crois qu’il n’y a que peu ou point de nourrices qui vaillent une mère, et que si les parents n’éloignaient pas immédiatement leurs enfants, ils commenceraient à les aimer au bout de quelques jours, ce qui les éperonnerait a travailler davantage pour élever ces petits. C’est au reste un sujet que vous entendez mieux que moi, et je m’arrête, craignant d’en avoir trop dit.

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( Je vous écris de Paris, De Pétrarque à jack Kerouac, portrait d'une ville en toutes lettres, Parigramme ) - (Source image : Portrait de Benjamin Franklin par Joseph Duplessis, vers 1785 / (appli) "Le Corset Empire" par Henri de Montaut, in La Vie parisienne du 15 janvier 1881 © domaine public)
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