Lettre de Björk sur le sexisme dans la musique

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Bjork

Si on ne s’ouvre pas la poitrine pour saigner sur les hommes et les enfants de nos vies, on trompe notre public.

Björk (née le 21 novembre 1965) est une musicienne et chanteuse islandaise inclassable à bien des égards. Depuis les années 1980, elle poursuit une carrière internationale qui l’a menée aux frontières de la pop expérimentale, du jazz, de l’électro et du trip-hop.
Depuis une quinzaine d’années, la plus célèbre des électrons libres islandais prend la parole publiquement sur des sujets qui lui tiennent à cœur, comme l’indépendance du Tibet, la préservation des ressources naturelles de son pays, ou encore la liberté des Pussy Riots. En décembre 2016, Björk publie une lettre pour exprimer sa lassitude face à tous ceux qui pensent qu’une femme artiste a nécessairement des affinités avec des thématiques « féminines ».
Un bon coup de pied dans les préjugés ! (Le texte original, en anglais, ne comporte pas de majuscules.)

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21 décembre 2016

chère petite société médiatique

!!! joyeux solstice d’hiver !!!

comme tu le sais, pendant la plus grande partie de ma carrière, je n’ai pas râlé sur le sexisme, j’ai juste essayé de me débrouiller avec. mais je sens un énorme courant positif qui passe dans le ciel, un flot de changements possibles

alors j’ai voulu parler d’une chose

le week-end dernier j’ai mixé deux fois dans un festival au texas. c’était magique, il y avait mes musiciens préférés qui mixaient : aphex twin, arc, oneoh trixpoint never et matmos… la liste est sans fin !

pour la plupart on jouait surtout la musique des autres et on glissait dedans des instrus sur lesquels on avait travaillé ensemble peu de temps avant

je sais bien que ça fait moins d’un an que j’ai commencé à mixer en public donc c’est une chose à laquelle les gens commencent seulement à s’habituer mais mes fans ont été incroyablement accueillants en partageant mon évolution musicale et en me laissant être moi-même. c’était drôle et mon côté geek, qui a remonté ensemble les chansons des autres pendant des semaines, a réussi à faire partager les différentes résonnances que je perçois entre certaines des plus belles musiques que je connais

mais certains médias n’ont pas réussi à comprendre que je n’étais pas en train de « faire un concert » ou de me « cacher derrière un bureau ». ils n’ont rien dit sur mes homologues mecs. et je pense que c’est du sexisme. à la fin de cette année tourmentée je ne peux pas laisser passer ça : parce que nous méritons tous le changement maximal avec cette énergie révolutionnaire dans laquelle nous sommes plongés en ce moment

ça doit en valoir le coup

de toute façon

les femmes dans la musique ont le droit d’être auteurs-compositeurs-interprètes et de faire des chansons sur leurs petits amis. si elles changent de sujet pour parler d’atomes, de galaxies, d’engagement, de compositions aux rythmes mathématiques pointus, ou de n’importe quoi d’autre que leur condition d’artistes chantant leurs histoires d’amour, elles se font critiquer : les journalistes ont l’impression qu’il manque quelque chose… comme si notre seule langue était l’émotion…

quand j’ai fait mes albums volta et biophilia je savais que leurs sujets n’étaient pas ceux sur lesquels les femmes écrivent habituellement. je crois que je l’ai mérité. sur volta qui est engagé j’ai chanté sur des kamikazes enceintes et pour l’indépendance des îles féroé et du groenland. sur biophilia qui est didactique j’ai chanté sur les galaxies et les atomes, mais il a fallu attendre vulnicura où j’ai parlé d’une rupture amoureuse pour obtenir la pleine approbation des médias. les hommes ont le droit de passer d’un sujet à l’autre, de faire de la sf, des trucs d’époque, d’être burlesques ou pleins d’humour, de devenir des obsédés de la musique qui se perdent en sculptant des paysages sonores, mais pas les femmes.
si on ne s’ouvre pas la poitrine pour saigner sur les hommes et les enfants de nos vies, on trompe notre public

le test de bechdel peut aller se rhabiller

mais je sais qu’il y a du changement dans l’air. on marche même dedans.
alors je vous laisse là dessus amicalement en cette fin d’année et j’espère que l’année prochaine, même si j’ai eu l’audace de parler d’un sujet de femme classique : la rupture, j’aurais l’occasion de changer de costume et de sortir un peu de ce rôle. vous avez congelé édith piaf et maria callas là dedans (je n’ai pas vu un seul documentaire sur elle qui ne mentionne pas onassis alors que ceux sur les musiciens mecs ne parlent pas toujours des femmes qu’ils ont aimées ou qui leur ont brisé le cœur)

faisons de 2017 l’année du changement total !!!

!!! le droit à la différence pour toutes !!!

en avant

joyeux noël

björk

( Facebook de l'artiste https://www.facebook.com/bjork/posts/10154812739376460 / Traduction © DesLettres )
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