Lettre de Bob Dylan au Comité d’Urgence des Libertés Civiles

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bobdylan

J'écris pour ne pas devenir fou.

Le 13 décembre 1963, lors d’un dîner à New York, The Emergency Civil Liberties Committee attribua son annuel Tom Paine Award à Bob Dylan, pour sa contribution au combat en faveur des libertés civiles. Ne s’y étant pas préparé, Dylan, légèrement ivre et nerveux, fit un discours controversé dans lequel il exprima sa sympathie pour Lee Harvey Oswald, l’homme qui, trois semaines auparavant, avait tué John F. Kennedy. Le contrecoup fut immédiat et poussa Dylan à écrire cette lettre explicative fascinante au Comité.

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A tous ceux que cela concerne

à tous ces visages que je ne connais pas

et à tous ceux qui se battent pour le bien et que je ne peux pas voir […]

 

ma vie fonctionne par suite d’humeurs

en privé et de façon personnelle, parfois,

je peux moi-même passer de l’humeur qui m’anime à

l’humeur que je voudrais avoir. quand je passais les portes

de l’hôtel Americana, j’avais besoin de changer

d’humeur… pour des raisons cachées au fond de moi.

 

je suis une âme agitée

affamée

peut-être maudite. […]

 

je ne peux pas parler. je ne peux pas discuter

je ne peux qu’écrire et chanter

peut-être que j’aurais dû chanter une chanson

mais ça non plus, ça n’aurait pas été correct

parce qu’on m’a remis un prix non pas pour chanter

mais plutôt pour ce que j’ai déjà chanté […]

 

Jusqu’à ce que me libère de toutes ces idées

et que je me dise « sois honnête, dylan, essaie juste d’être honnête »

 

alors je me suis retrouvé face au vide

comme je m’étais retrouvé une fois sur la trajectoire d’une voiture

et que j’ai sauté…

sauté avec toute ma putain de force

Juste pour tenter d’éviter la voiture

mais en criant d’abord une dernière chanson

 

quand j’ai parlé de Lee Oswald, je parlais de l’époque

Je ne parlais pas de son acte si c’est bien lui qui l’a commis

L’acte parle de lui-même

mais j’en ai marre

tellement marre

d’entendre que « nous sommes tous responsables » des bombardements d’église, des combats à armes à feu, des catastrophes

minières, de l’explosion de la pauvreté ou encore du meurtre du président .

il est si facile de dire « nous » et de courber l’échine ensemble

je dois dire « je» et m’incliner seul

car je suis le seul à vivre ma vie

j’ai des amis aimants mais ils ne mangent

ni ne dorment à ma place

et même eux doivent dire « je»

oui s’il y a de la violence de nos jours alors

il doit y avoir de la violence en moi

je ne suis pas un parfait muet. […]

 

Quand j’ai parlé des Noirs

je parlais de mes amis noirs

d’harlem

et de jackson

de selma et birmingham

d’Atlanta, de Pittsburg, et de tous les coins de l’est

de l’ouest, du nord, du sud et de tous les endroits

où ils peuvent bien être.

Dans des salles infestées de rats

et des fermes poussiéreuses et sales

dans des écoles, des supermarchés, des usines

des salles de billard et des coins de rue

ceux qui n’ont pas de cravates

mais qui savent fièrement qu’ils n’en ont pas besoin

même pas un tout petit peu

ils n’ont pas à être ce qu’ils ne sont pas par nature

pour avoir ce qu’ils possèdent naturellement pas plus que n’importe qui

d’autre.

ça ne fait que compliquer les choses

et ça pousse les gens à penser les mauvaises choses

Une  peau noire est une peau noire

elle peut être couverte de vêtements et elle peut sembler

acceptable, appréciée et respectable…

enseigner cela ou le penser c’est nourrir

un mythe monstrueux…

c’est une peau noire et nue et rien d’autre

si un Noir doit porter une cravate pour être un Noir

alors je dois couper tous les liens qui le lie à celui pour qui il

doit le faire

je ne sais pas pourquoi je voulais dire cela ce

soir

peut-être que c’est une des nombreuses pensées

qui me travaillent

nées de la confusion de mon époque

 

quand j’ai parlé des gens qui sont allés à Cuba

je parlais de la liberté de circulation

je n’ai pas peur de voir les choses

je mets au défi ce qui est visible

je suis insulté au plus profond de mon âme

quand quelqu’un que je ne connais pas m’ordonne de ne pas voir ce qui se passe et m’explique par de mystérieuses raisons

que je serai blessé si je les voyais… et en profite pour me parler du bon et du mauvais chez les uns et les autres alors que je ne

les connais pas … […]

 

je viens du Dakota-Nord-Minnesota,

c’est là où je suis né et où j’ai appris à marcher et

c’est là où on m’a élevé et où je suis allé à l’école… j’ai

eu une enfance folle, entre les collines enneigées et

des lacs aussi bleus que le ciel, des champs de saules et des mines

abandonnées. En dépit des rumeurs, je suis très fier de

mes origines et des mélanges de sang qui courent dans mes veines. mais je ne ferais pas ce que

je fais aujourd’hui si je n’étais pas allé à New York. J’ai été guidé à

New York. J’ai été nourri à New York. Cette ville m’a enfoncé et

me faisait remonter la pente tour à tour. C’est New York qui m’a appris

à m’accrocher. Je parle à présent des gens que j’ai rencontrés et qui se battaient pour leur vie et pour celles des autres

dans les années 30, 40 et 50

et je me suis penché sur ces époques

j’ai plongé dedans

et, en un sens, je suis jaloux de leurs époques. […]

j’ai dit que New York m’avait fait

renaître…

il n’y a pas de limite d’âges pour que cela arrive

et personne n’en est plus conscient que moi

 

oui c’est un sentiment féroce, de savoir qu’on attend de vous

quelque chose que vous ignorez. mais c’est encore pire

si tu essaies de suivre aveuglement avec des mots explosifs

(parce que tout ce qu’ils peuvent faire c’est exploser)

et les mots explosifs sont incompris

j’ai entendu que l’on ne m’avait pas compris

 

je ne m’excuse ni pour ce que je suis ni pour mes peurs

je ne m’excuse pas pour toute déclaration qui a pu provoquer

un « Oh mon Dieu ! je pense que c’est celui qui

a tué le président » dans la tête des gens

 

je suis un auteur et je chante les mots que j’écris

je ne suis pas plus un porte-parole qu’un politique

et mes chansons parlent pour moi parce que je les écris

dans l’intimité de mon esprit et que je ne les partage avec

personne d’autre que moi-même. Je n’ai pas à les soumettre à

qui que ce soit avant de les terminer

 

non, je me m’excuse pas d’être moi, ni même d’aucune partie de moi […]

 

je vais reprendre la route

je ne peux pas vous dire pourquoi les autres écrivent, mais moi

j’écris pour ne pas devenir fou.

ma tête, je crois qu’elle ne tournerait pas rond si mes mains

venaient à me quitter

mais je ne parle presque jamais de pourquoi j’écris.

Et je n’y pense presque jamais. Y penser me fait

trop peur

et je ne parle jamais de la raison pour laquelle je parle

mais c’est parce que je ne parle jamais. C’est la

première fois que j’en parle… et j’espère

la dernière.

L’idée de recommencer me terrifie

 

ha ! c’est un monde effrayant

mais seulement de temps en temps hum ? […]

 

dehors ! dehors ! bougie éphémère

la vie n’est rien sinon une fenêtre vers l’ailleurs

et je dois y retourner maintenant

à plus

respectueusement et irrespectueusement,

Bob Dylan

( No Direction Home: The Life And Music Of Bob Dylan and Corliss Lamont ) - (Source image : Civil Rights March on Washington, D.C.; close-up view of vocalist Bob Dylan, August 28, 1963, U.S. Information Agency. Press and Publications Service. (ca. 1953 - ca. 1978) This image was made by Rowland Scherman on assignment from The US Information Agency, 1963, © Wikimedia Commons)
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