Lettre de Charles Dickens à Maria Beadnell

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Le fruit de notre passion a sans nul doute été la mélancolie.

Charles Dickens (1812-1870), humaniste infatigable et écrivain de génie, a marqué l’Angleterre du XIXe siècle par sa plume acéré et son humour incomparable. En 1830, à peine âgé de 18 ans, il rencontre son premier grand amour : Maria Beadnell. N’étant qu’un petit journaliste, fils d’un ancien détenu de la prison pour dettes, le jeune homme ne plait pas à la famille bourgeoise de sa fiancée. Celle-ci se montre d’ailleurs assez vite lassée par les élans passionnés et poétiques de Dickens qui, face à sa froideur, lui adresse en 1833 cette missive de rupture accompagnée d’un paquet contenant tous les cadeaux et lettres qu’il avait reçus d’elle. Aussi douloureux que ce déchirement fut pour lui, cet échec donna au jeune écrivain la rage de vaincre tous les obstacles pour suivre sa vocation et devenir le plus grand auteur de l’époque victorienne.

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18 mars 1833

Ma tendre mademoiselle Beadnell,

Vos sentiments vous permettront sans doute mieux d’imaginer, bien mieux que n’importe quelle tentative de ma part, le déchirement qu’a été d’emprunter le chemin que j’ai désormais choisi de prendre. Cette direction que je prends ne pourrait pas être plus contraire à celle de mes désirs et de mes sentiments. Malgré tout, elle se dévoile être un peu plus chaque jour la seule et l’unique voie qui s’offre à moi.

Nos rencontres n’ont récemment été guère plus que des manifestations de cruelle indifférence d’un côté et de l’autre, elles n’ont conduit qu’à nourrir le chagrin d’une relation qui depuis longtemps est devenue plus que désespérée. Conscient que je m’étais embarqué dans une quête qui depuis longtemps était désespérée — et persévérer dans cette voie n’aurait pu que me ridiculiser – j’ai pris la décision de vous rendre ce cadeau que j’ai reçu de vous il y a peu (et que j’ai toujours eu, voire que j’ai, en haute estime en comparaison à tout ce que je peux posséder) ainsi que d’autres souvenirs dans lesquels j’inclus nos dernières lettres. Je suis certain que vous apprécierez de les recevoir puisque, tenant compte de nos situations respectives, tout cela ne pourrait être mieux qu’entre vos mains.

Dois-je dire que rien n’est plus éloigné de mon intention que de vous blesser avec ces quelques lignes qui accompagnent ce petit paquet ? Je suis certainement la dernière personne au monde qui pourrait se comporter ainsi. Il me semble que ce n’est pas le moment pour ce type de jeu frivole, délibéré et calculé. […] Ce serait mesquin et malvenu de ma part que de conserver un de vos cadeaux ou bien de garder même une seule ligne de votre souvenir ou une quelconque marque de votre affection.

J’ai une seule chose à ajouter, et je le dis à ma décharge. Pour moi, le fruit de notre passion a sans nul doute été la mélancolie. J’ai vu apparaître au fil de notre correspondance les marques d’une totale désolation et de malheur apparaître. Grâce à Dieu je parle en mon nom et peux m’enorgueillir du mérite d’avoir toujours agi avec vous de manière juste, claire et honorable, et ce tout au long de nos échanges.

Sous une couche d’amabilité ou bien au travers d’un comportement totalement distinct d’un jour à l’autre, j’ai toujours été le même. J’ai toujours agi sans réserve et sans jamais prétendre atteindre ce que je ne pouvais accomplir. Je ne vous ai jamais laissé espérer ce que je ne pouvais combler. Jamais je n’ai pris le rôle d’une oreille attentive dans le seul but d’arriver à mes fins et je crois que jamais je ne le pourrai (bien que Dieu sache que c’est peu probable que l’occasion de présente à moi). […]

Je n’ai rien fait qui eut été susceptible de vous blesser. Et si j’ai dit (bien que je ne le crois pas possible) quelque chose qui ait pu avoir cet effet la, la seule chose que je puisse faire et de vous demander de vous mettre à ma place et une explication s’offrira à vous, une explication bien plus claire que celle que je pourrais vous offrir.

Acceptez ce qui suit avec toute la valeur que cela comporte, et je crois que rien au monde ne pourrait me rendre plus content, ni plus vrai, que de vous savoir, vous l’objet de mon premier et dernier amour, heureuse. Si vous arrivez à le devenir comme je pense que vous pouvez l’être, alors vous serez en possession de toutes les bénédictions que ce monde puisse vous donner.

C.D.

© Traduction DesLettres

( http://bit.ly/28jDCVm ) - (Source image : Charles Dickens, © Wikimedia Commons / Portrait of Maria Beadnell in her youth, © Wikimedia Commons / Elliott & Fry, Charles Dickens, From The Project Gutenberg eBook, Great Britain and Her Queen, by Anne E. Keeling, © Wikimedia Commons)
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