Lettre de Charles Trenet à un journaliste

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Trenet

Je pense en chansons.

Le « Fou chantant », Charles Trenet (18 mai 1913 – 19 février 2001), est l’un des plus grands noms de la chanson française. Il s’est aussi essayé au métier d’acteur. Dans cette lettre ouverte publiée par l’hebdomaire Comoedia et en réponse à des critiques antérieures, Trenet se montre lucide sur son parcours cinématographique — mais cela ne l’empêchera d’y revenir, avec un grand succès, après la Libération.

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octobre 1943

Surtout, comprenez-moi bien : je pars en guerre contre mon cinéma, celui qu’on m’a fait faire, cette série de stupidités abracadabrantes, les hallucinantes niaiseries auxquelles je ne veux plus participer.

Pas une seconde je n’ai eu l’idée de donner des leçons de cinéma à MM. Becker, Carné, et à tous ceux que vous et moi admirons.

Simplement, je veux que le public, à qui l’on ne doit rien cacher, sache pourquoi je m’intéresse au music-hall et comment on m’obligeait à tourner. Dans ce cas, me direz-vous, pour quelle raison avez-vous accumulé ces erreurs ? Parce que je croyais fermement chaque fois que le « miracle allait se produire » ; le miracle qui aurait donné à la technique la compréhension de mon utilisation.

Disons donc qu’à part Pierre Prévert, qui a du talent et dont je suis fier de partager l’insuccès, j’ai été, par les autres, toujours « employé » dans des rôles crétins de jeunes hurluberlus plus ou moins zazous.

Pour ceux-là, fini… ni-ni !

Zut ! Zut ! Zut ! Zut ! Zut ! Je ferai mes films moi-même, je les commanditerai. Je parle en poésie un petit langage facile et sincère qui touche le monde. Il n’en faut pas plus pour me traduire à l’écran.

Les grands metteurs en scène français sont dramatiques. Lorsque Carné présente Drôle de drame (chef-d’œuvre de comique), personne ne comprend et l’on siffle. Je me suis battu pour ce film. Je me suis battu pour La Règle du jeu et tant d’autres. J’ai toujours eu l’idée de travailler pour le cinéma (j’ai été assistant avant de chanter).

Je pense en chansons. Je veux dans mes films traduire le rythme musical en rythme d’images. J’y arriverai parce que je sais ce que je veux et que rien ne pourra m’en empêcher.

C’est, hélas ! Une question d’argent et je serai ravi d’y engloutir pour une belle chose ce que pas mal de stupidités cinémateuses m’ont rapporté.

En toute sympathie.

Charles Trenet.

( http://www.charles-trenet.net/modules.php?op=modload&name=News&file=article&sid=134&mode=nested&order=0&thold=0 . Image : Wikipédia ) - (Source image : Charles Trenet accueilli par Alain Meilland lors de son arrivée au premier Printemps de Bourges (1977), par Paul Kiujcom © Creative Commons)
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