Lettre de Chateaubriand à Léontine de Villeneuve

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chateaubriand

Je partirai avec tous mes rhumatismes pour vous étrangler.

En 1828, à l’âge de soixante ans, l’écrivain François-René de Chateaubriand, est une gloire vivante. Il a écrit les références de la génération romantique que sont René et Atala. Il a aussi été plusieurs fois ministre. C’est alors qu’une jeune femme, Léontine de Villeneuve, de trente-cinq ans sa cadette, lui écrit des lettres enflammées qui inaugurent une correspondance torrentielle et passionnée. L’une des rares descriptions connues de cette femme est dressée par un certain Monsieur de La Martinière, qui rencontre la belle dans un des salons de la Marquise de Pins, sa meilleure amie, à Toulouse : « C’est une femme capricieuse et attirante au regard prompt, la bouche dédaigneuse et le sourire spirituel ». Dans une lettre insolite, Chateaubriand, pourtant chrétien invétéré et auteur du Génie du christianisme, face aux interrogations de sa douce, s’érige contre le mariage.

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11 novembre 1828

Allons, je suis fort content de Léontine ; elle me traite en voyageur ; elle m’envoie un petit journal du 25 septembre au 13 octobre. Il est vrai qu’elle a eu bien de la peine à remplir quatre pages dans dix-huit jours ; mais qu’importe ! Elle me fait de grandes déclarations qui m’enchantent. Si on lit ses lettres à la poste, comme on ne devinera pas qu’une jeune femme fait toutes ces coquetteries à un vieux bonhomme qu’elle n’a jamais vu, cela me donnera un certain air de conquête auprès des estimables décacheteurs des cabinets noirs.

Je veux maintenant rassurer ma jeune inconnue sur le grand malheur qu’elle a eu d’inspirer une vraie passion, avec ses yeux que je tiens pour être les plus beaux du monde. D’abord, cette passion est-elle vraie ? Si elle est vraie, je plains celui que Léontine n’aurait pas voulu écouter. Sur ce point Léontine me semble trop prude ; mais faut-il faire un mariage d’inclination ? Je ne le pense pas, puisque tous les mariages de cette nature finissent mal. Voilà pourquoi :

– Si on épousait une femme jeune et charmante après une longue épreuve, une connaissance approfondie de son caractère et une tendresse jamais démentie, les mariages d’inclination de cette sorte seraient les seuls bons mariages, les mariages heureux. Mais qu’est-ce qu’un mariage d’inclination comme on l’entend ? Un jeune homme voit une jeune femme et il en devient sur-le-champ amoureux ; la jeune femme se monte la tête. Vite, à l’autel ! Ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Puis, quelques mois ne se sont pas écoulés que l’enchantement disparaît ; et l’on est lié pour toujours.

Supposons que le jeune homme amoureux d’inclination puisse obtenir de la jeune femme tout ce qu’il désire, quand il la voit, sans avoir recours au mariage. N’est-il pas plus clair qu’il le préférerait ? Il ne s’est donc marié que pour obtenir un bonheur qu’il n’a pu obtenir autrement ; et quand les défauts, les antipathies e caractère viennent à se montrer, il se trouve que le jeune homme a pour femme et la jeune femme pour mari celle et celui qui auraient à peine pu porter l’un avec l’autre des liens d’un jour de durée.

Voilà, Léontine, un grand commentaire sur votre apitoiement et les mariages d’inclination. J’aurais bien de la peine à vous pardonner, en enrageant, un mariage raisonnable. Mais si vous vous avisez d’aimer quelqu’un et de l’épouser, ma tête grise se présentera à vous la nuit, comme la tête de Méduse, et je partirai avec tous mes rhumatismes pour vous étrangler.

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( Chateaubriand, Correspondance générale, I, 1789-1807, NRF, Gallimard ) - (Source image : Portrait de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome par Anne-Louis Girordet, après 1808, Wikimedia Commons)
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