Lettre de Chateaubriand à M. Le Rédacteur du journal des débats

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On ne fait point reculer les générations qui s’avancent, en leur jetant à la tête des fragments de ruines et des débris de tombeaux.

Précurseur du romantisme français, François-René de Chateaubriand (4 septembre 1768 – 4 juillet 1848) incarne à travers le monde l’esprit de la littérature française. Son chef d’oeuvre, les Mémoires d’outre-tombe, est une démonstration de style pour les générations d’écrivains qui suivirent. Très investi dans la cause nationale, il maitrise l’art du passage de l’écrivain au politique, deux destinées entrelacées. En 1827, alors qu’il réside à Paris et siège à la Chambre de Pairs, il prend position contre un odieux projet de loi qui restreint fortement la liberté de la presse. Décidé à faire entendre sa voix, il adresse alors cette lettre au Journal des Débats. C’est malheureusement peine perdue : le texte sera voté le 12 mars de cette même année.

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1828

Monsieur,

Permettrez-moi de répondre, par l’entremise de votre journal, à diverses lettres que des personnes, qui me sont pour la plupart inconnues, m’ont fait l’honneur de m’adresser ces jours-ci. Ces personnes me demandent si je ne ferai rien paraître sur le nouveau projet de loi relatif à la liberté de la presse ; elles veulent bien se souvenir que, dans d’autres circonstances, je n’ai pas manqué d’élever la voix en faveur de la plus précieuse de nos libertés. […]

Aujourd’hui, monsieur, je ne balancerais pas à attaquer la loi vandale dont le projet vient d’être présenté à la Chambre des Députés, si la session législative n’était ouverte : c’est à la tribune de la Chambre des Pairs que mon devoir m’appelle à combattre ; mais les lettres que j’ai reçues m’ont fait sentir la nécessité d’une explication préalable. […]

J’espère démontrer en temps et lieu que ce projet, converti en loi, serait aussi fatal aux lettres qu’aux libertés publiques ; qu’il tendrait à étouffer les lumières ; qu’il déclarerait la guerre au talent ; qu’il violerait les lois de propriété ; qu’il altérerait même la loi de succession, puisque la fille ne pourrait hériter de son père dans la propriété d’un journal ; que, par un vice de rétroactivité, ce projet de loi, voté tel qu’il est, annulerait, les clauses des traités passés, blesserait les droits des tiers, favoriserait le dol et la fraude, troublerait et bouleverserait toute une partie du Code civil et du Code du commerce ; qu’il anéantirait une branche d’industrie alimentée d’un capital de plus de 50 millions ; qu’il ruinerait à la fois les imprimeurs, les libraires, les fondeurs, les graveurs, les possesseurs de papeteries, etc. ; qu’il frapperait comme de mort une population de cinq à six cent mille âmes, et qu’il jetterait sur le pavé une multitude d’ouvriers sans ouvrage et sans pain. […]

Mais quel mal, dira-t-on, qu’un ouvrage, s’il est mauvais, soit saisi avant d’être publié ?

Et comment pouvez-vous savoir s’il est mauvais, avant qu’il soit publié ? Soumettez-vous d’avance votre jugement à celui d’un procureur du Roi, quel qu’il puisse être ? Dans les temps de passion politique, chaque parti ne soutient-il pas que tel ouvrage est dangereux, que tel ouvrage est salutaire ? Un ministère fera poursuivre tous les livres religieux, un autre tous les livres philosophiques. Le dépôt de cinq et de dix jours est évidemment la censure, et une censure qui, non satisfaite de vous imposer son joug, vous enveloppe encore dans des procès ruineux. La censure devrait au moins dispenser d’aller devant les tribunaux. […]

Pour être propriétaire d’un journal, il faudra prouver à un préfet ou au directeur général de la librairie qu’on a les qualités exigées par l’article 980 du Code (art. 9.) Si ces autorités administratives vous font de mauvaises chicanes sur ces qualités, comme on en fait aux électeurs sur les droits ; si elles renvoient la partie devant les tribunaux, la décision de ces autorités administratives n’en recevra pas moins provisoirement son exécution (art. 9.). Cela veut dire que le journal supprimé pendant trois, quatre, cinq ou six mois, selon la durée du procès. Or un journal qui cesserait de paraître pendant un mois serait un journal détruit.

Remarquez, monsieur, que ce mot détruit revient sans cesse dans le projet de loi, comme renfermant tout l’esprit du projet. Il n’y a pas de raison pour qu’avec un tel projet tous les journaux, exceptés les journaux ministériels, ne soient en effet successivement détruits : c’est ce que l’on veut. […]

Le projet, dit-on, est conçu dans l’intention de mettre à l’abri les autels, de défendre la religion contre les productions scandaleuses de l’impiété.

Le projet, loin de protéger la religion, l’expose ; loin d’arrêter le débit des ouvrages qu’on veut proscrire, il fera vendre toutes ces éditions rivales qui, par leur multiplication, restaient ensevelies dans les magasins. La France est fournie des Œuvres de Voltaire et de Rousseau pour deux siècles, et le projet de loi actuel n’aura pas une aussi longue durée. A moins d’ordonner la saisie des éditions publiées, on n’aura rien obtenu. Chose remarquable : on prétend venir au secours de la religion par le présent projet, osé écrire le nom de religion ! D’où vient cette réticence ? Est-ce vraiment la religion que vous voulez défendre ? Dites-le donc tout haut ; apportez un projet qui ne blesse ni la propriété, ni les lois existantes, ni les libertés, ni les lettres, ni les talents, ni la civilisation. […]

Le projet de loi, dit-on encore, est calculé pour le châtiment des calomnies répandues sur la vie privée d’un citoyen.

[…]

Quant à moi, monsieur, dans la crainte de l’intérêt qu’un défenseur d’office voudrait bien prendre à ma personne, je me hâte de profiter du bénéfice du paragraphe de l’art. 20 du projet de loi ; je déclare autoriser par la présente toute publication contre ou sur mes actes ; je me range du côté de mon calomniateur, et je lui livre sans restriction ma vie publique et ma vie privée.

Je n’ai guère, monsieur, touché, dans cette lettre, qu’à la partie matérielle d’un projet de loi qui ajoute des amendes nouvelles à d’anciennes amendes, sans faire grâce des emprisonnements, sans révoquer le pouvoir abusif de supprimer le brevet du libraire, sans renoncer à la censure facultative, sans abolir la procédure en tendance, sans dispenser de la permission nécessaire pour établir une feuille périodique ; permission qui réduit de fait la liberté de la presse à un simple privilège.

Mais lorsque, à la Chambre des Pairs, je parlerai du rapport moral du projet de loi, je montrerai que ce projet décèle une horreur profonde des lumières, de la raison et de la liberté ; qu’il manifeste une violente antipathie contre l’ordre de choses établi par la Charte ; je prouverai qu’il est en opposition directe avec les mœurs, les progrès de la civilisation, l’esprit du temps et la franchise du caractère national ; qu’il respire la haine contre l’intelligence humaine ; que toutes ses dispositions tendent à faire considérer la pensée comme un mal, comme une plaie, comme un fléau. On sent que les partisans de ce projet anéantiraient l’imprimerie s’ils le pouvaient, qu’ils briseraient les presses, dresseraient les gibets, et élèveraient des bûchers pour les écrivains ; ne pouvant rétablir de despotisme de l’homme, ils appellent de tous leurs vœux le despotisme de la loi.

Voilà, monsieur, ce que j’avais à exprimer aux personnes qui ont bien voulu m’écrire, et qui m’ont fait l’honneur d’attacher à mon opinion une importance que je suis loin de lui reconnaître. Je ne pouvais adresser à chacune de ces personnes une réponse particulière : je les prie de vouloir bien agréer en commun cette réponse publique. […]

Quelques souvenirs, quelques ambitions, quelques rêveries particulières à des esprits faux, fermentent dans un coin de la France ; n’allons pas prendre ces souvenirs, ces ambitions, ces rêveries, pour une opinion réelle, pour une opinion qu’il faut satisfaire ; n’allons pas donner à la nation la crainte d’un système opposé à ses libertés. Les hommes qui ont souffert ensemble de nos discordes, également fatigués, se résignent à achever en paix leurs vieux jours ; mais nos enfants, ces enfants qui n’auront pas comme nous besoin de repos, n’entreront point dans ce compromis de lassitude : ils marcheront, et revendiqueront, la Charte à la main, le prix du sang et des larmes de leurs pères. On ne fait point reculer les générations qui s’avancent, en leur jetant à la tête des fragments de ruines et des débris de tombeaux. Les insensés qui prétendent mener le passé au combat contre l’avenir, sont les victimes de leur témérité : les siècles, en s’abordant, les écrasent.

( Texte : Chateaubriand, De la liberté de la presse in Oeuvres Complètes, Bruxelles, 1828 ; Image : Portrait de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome, wikipédia )
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