Lettre de Chateaubriand à Madame De Custine

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Chateaubriand

Oh l'heureuse vie que celle des habitants de ce monde !

François-René de Chateaubriand (4 septembre 1768 – 4 juillet 1848) est un écrivain français précurseur du romantisme et célèbre notamment pour ses Mémoires d’outre-tombe, chef d’œuvre autobiographique en même temps que témoignage historique majeur. Delphine de Sabran, marquise de Custine, salonnière réputée pour sa beauté et modèle de la Delphine de Madame de Staël, était une amie intime de Chateaubriand. L’écrivain, devenu catholique fervent au tournant du siècle, ne manque de lui prodiguer des conseils en matière de religion.

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29 Prairial (18 juin 1804)

Eh ! bien, nous voilà donc bien triste ! Et pourquoi ? Parce que vos oiseaux sont morts ! Eh ! Qu’est-ce qui ne meurt pas ? Parce que mes merles se sont envolés ? Vous savez que tout s’envole à commencer par nos jours. Ceci ressemble à de la poésie, et l’on voit bien que je griffonne quelque chose. Je vous porterai les deux premiers livres de certains martyrs de Dioclétien dont vous n’avez aucune idée. C’est une jeune personne infidèle comme il y en a tant (mais ici fidèle signifie chrétienne et infidèle le contraire). C’est un jeune homme très chrétien, autrefois très perverti, qui convertit la jeune personne ; le diable s’en mêle, et tout le monde finit par être rôti par les bons philosophes du siècle de Dioclétien, toujours peins d’humanité.

Tout cela fait que je ne dors point, que je ne mange point, que je suis malade, car toutes les fois qu’il m’arrive de me livrer à la muse, je suis un homme perdu ; heureusement, l’inspiration vient rarement. Voilà qu’au lieu d’aller courir tout autour de Paris comme je voulais, je reste rue de Miromesnil, sans songer à rien, croyant que mon ménage, qui me coûte dix mille francs par an, ira toujours, quoique je n’aie pas un sou.

Oh l’heureuse vie que celle des habitants de ce monde ! Pour moi, je ne voudrais pas le réformer, il va si bien ! Savez-vous que je ne me soucie guère de votre communion ? Je trouve que vous l’avez fait faire trop précipitamment à votre fils. Je parierais qu’il ne sait pas un mot des principes de la religion. Les petites filles en blanc étaient crasseuses, le curé est une bête, tout cela est clair. Tout cela n’est bon que lorsque les enfants ont été longuement et sagement instruits, que quand on leur fait faire leur première communion non par devoir d’usage, mais par religion. Vous faites communier votre fils qui n’observe pas seulement la simple loi du vendredi et qui ne va peut-être pas à la messe le dimanche.

Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un père de l’église, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d’énormes fautes, mais sachant qu’il fait mal et se repentant éternellement.

Adieu, chère, humiliez-vous devant cette folle lettre. Attendez-moi à Fervaques vers la fin de juillet ; écrivez-moi et écrivez à Fouché.

Mille choses aux amis.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.

( https://archive.org/stream/chateaubriandetm22384gut/pg22384.txt ) - (Source image : Portrait de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome, par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson (après 1808), Musée d’Histoire de la Ville et du Pays Malouin © domaine public)
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