Lettre de D’Annunzio à Luisa Baccara

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Gabriele_D’Annunzio_(1916)

Et toute la peine de mon aride journée se diluait dans tes baisers.

Poète national italien, engagé dans le fascisme mussolinien, et fondateur de la République de Fiume, Gabriele d’Annunzio (12 mars 1863 – 1er mars 1938) était un séducteur irrésistible. Ses lettres à sa dernière compagne, Luisa Baccara, unissent la ferveur des désirs au magistère de la parole poétique. Le 16 avril 1920, à l’âge de 57 ans, l’attente de sa Belle et ses nouvelles parcimonieuses lui sont insupportables et déclenchent cette lettre explosive de fureur, reproches et fantasmes.

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16 avril 1920

Je ne sais rien de toi. Je n’ai rien pour imaginer ta vie. Tu sais que chaque jour est pour moi un supplice, tu peux voir ce que je fais de loin et de loin aussi sentir ma peine, chaque jour plus accablante. Tu sais que sans toi, je suis comme un condamné à mort, comme un condamné qui craint le jour et craint la nuit. Nos soirées de braise me semblaient merveilleuses, mais à présent – en cette solitude – elles me semblent plus précieuses que la vie même, car je ne vis plus.

Le soir approche. Je suis sorti seul, on m’a suivi et ennuyé ; je suis rentré aussitôt. J’ai gravi, le cœur dans les talons, l’escalier que tu gravissais pour venir à moi, et que tu descendais la nuit, après nos plaisirs et nos fièvres. Me voici en prison. Je ne puis te dire combien je souffre. J’avais reçu ta première lettre de Rome. Tu dis que je t’ai enseigné l’amour. Mais tu ne connais point l’amour. Tu ignores que rien, pour le cœur d’un amant, n’est plus douloureux que de ne pas savoir. Le plus infime détail de la journée apaise le cœur mieux que les mots les plus passionnés. Tu étais partie pour rester à Venise, pour attendre à Venise mes télégrammes, et revenir si les dates établies étaient trop lointaines. Or, quelques heures plus tard, tu repars à Rome et, dans ta lettre, tu ne te soucies pas même de me dire pourquoi, de m’expliquer les raisons de ce changement.

Je ne sais comment exprimer ma douleur et ma fureur devant cette première déception. Peut-être avais-tu déjà ce dessein, en te séparant de moi ; et tu me l’as caché ! Je crois pourtant mériter ta franchise, moi qui ai été pour toi un si bon compagnon.

Cette nuit, vers minuit, ta seconde lettre est arrivée. Elle est tendre, mais elle ne dit rien sur ce que tu fais à Rome, rien sur ce que tu prévois, rien sur ton retour. Dix jours se sont écoulés : une éternité pour mon âme en peine. Tu dis que tu m’aimes et que tu ne conçois plus la vie sans moi. Comment peux-tu alors, en m’aimant, m’infliger un tel tourment ? Comment peux-tu, me sachant à l’agonie, me laisser seul et désespéré ? Tu sais que tu es mon unique consolation dans cette lutte sans joie ; et tu juges un concert ou une quelconque convenance plus urgents que mon âme !

Je ne comprends pas, je ne puis comprendre. J’ai toujours espéré que – dans la dévorante passion – s’ouvre en toi cette « divine pitié » qui, seule, peut guérir mes maux. Ce soir, je n’ai d’autre désir que de perdre l’âme, tant elle me fait souffrir. Ta dernière lettre est datée du 10-11. Hier soir, j’ai lu dans un journal milanais que ton concert est fixé pour le 25. Si tu décidais de demeurer loin de moi jusqu’à ce jour et plus encore, que faire ? Comment, en m’aimant et te consumant aux souvenirs, peux-tu encore tolérer mon absence ? Si j’étais libre, je traverserai la mer à la nage pour venir te chercher.

Je languis, chérie. Je ne respire plus. Où es-tu ? Que fais-tu ? Tu m’oublies, frivole parmi les frivoles. Qui sait comme Rome est belle ? Et qui sait comme tu es belle ?

T’en souviens-tu ? Tu me rejoignais à cette heure. Et toute la peine de mon aride journée se diluait dans tes baisers.

Te souviens-tu que, souvent, je me levais pour goûter le parfum de ta bouche, écœuré par toute autre saveur ?

Te souviens-tu de notre folie sur le petit divan, au dernier soir ? Et de cette volupté qui triomphait de notre humaine résistance, quand je sentais tes lèvres froidir et ton corps frissonner et ta voix changée supplier…

« Tu es terrible ! Tu es terrible ! ». Je l’entends encore. Et je crois sentir mon sang se figer dans mes veines. Nous ne nous lassions jamais de nous unir, de nous mêler. Tu voulais être pénétrée au plus profond, déchirée par ma violence, étreinte et pressée comme du pampre… Mon pampre d’or, mon raisin empoisonné, Rosafosca, où es-tu ce soir ?

Que ferai-je cette nuit sans toi, sans l’odeur de tes bras, de tes aisselles, de ta nuque, de ta gorge, de tes petits seins bruns, de ta peau enveloppée dans un duvet comme les fruits mûrs et les feuilles neuves ?

L’ombre est aux fenêtres. Elle a la couleur de l’ombre qui cerne tes yeux après l’excès de plaisir. Je donnerais tout, ce soir, pour rester seul avec mon tourment. Chérie, comment peux-tu rester si loin ? Tu semblais pourtant désespérée en partant. Tu semblais ivre d’amour et de dévouement.

Te souviens-tu du soir où j’étais un peu souffrant ; tu vins me consoler et tu te déshabillas et me rejoignis dans mon lit et me serras contre ta chair pour me guérir ?

Te souviens-tu de mon désespoir et de mon amertume, ensuite, lorsque je pressentis que tôt ou tard je t’aurais perdue ?

Les larmes me montent aux yeux. Et ce soir, il me semble t’avoir perdue. J’ignore tout de toi, j’ignore où tu es ; j’ignore si tu reviendras. Je ne puis voir ton visage, ni le visage du mauvais sort. Tu m’as donné le droit d’amour. Tu te dis mienne pour toujours. Tu t’es liée à moi par le plus puissant des serments. Et moi, malheureux ; et moi, pauvre fou, je t’ai laissée partir ! J’ai laissé échapper le plus ultime de mes biens ! L’amour sauvage des soldats crie l’alalà aux premières étoiles.

Ariel

( D'ANNUNZIO, Lettere d'Amore, 2001, Mondadori. Image : Wikipédia )
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