Lettre de Debussy à Lilly Texier

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Claude_Debussy_ca_1908,_foto_av_Félix_Nadar

J'avais cette peur délicieuse de tes lèvres qui font mourir et revivre ma bouche, tout à la fois.

Claude Debussy (22 août 1862 – 25 mars 1918) n’est pas seulement un compositeur de génie qui révolutionne la musique au tournant du XXe siècle. Si son esprit créatif s’est surtout exprimé dans ce domaine, il est aussi un épistolier enflammé dont les lettres d’amour à Marie-Rosalie (dite Lilly) Texier, qu’il épouse en 1899 (mais délaissera peu après pour Emma Bardac !), figurent au panthéon des plus belles déclarations.

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mai 1899

Qu’est-ce qu’elle fait, en ce moment la Lili jolie ?… probablement elle prête la grâce effilée de son corps à de très somptueuses robes, qui orneront plus tard les corps défraîchis de quelques vieilles poupées…

Moi, je commence la série de ces jours tristes et maussades où il n’y aura guère de joie possible, si ce n’est dans l’attente fiévreuse et passionnée de ce que j’aime le plus au monde. Je ne sais d’ailleurs, pas très bien, comment je vais vivre, tant il me semble que toute ma vie s’est réfugiée en toi… j’ai vraiment donné mon âme et ne suis plus qu’une triste marionnette qui fait des gestes habituels pour ne pas avoir l’air tout à fait d’un fou.

Ah ! petite Lili, sois tendre pour ce Claude qui est peut-être tombé à l’improviste dans ton existence et s’il ne peut prétendre à t’avoir pour tous les jours, garde-lui bien cette Lily aimée dont il est si jalousement fier et qui maintenant contient tout son bonheur comme toute sa souffrance.

J’ai à peine besoin de te dire que j’ai passé une nuit follement troublée, je revoyais le regard profond de tes beaux yeux se pencher sur moi, et la même angoisse me prenait le cœur, j’avais cette peur délicieuse de tes lèvres qui font mourir et revivre ma bouche, tout à la fois, j’entendais ta voix doucement chuchotante dire ces choses qui sont parfaitement ineffaçables.

Mais, plus rien !… plus tes yeux, plus ta bouche, moi tout seul dans ce grand lit cherchant vainement un petit coin qui ne soit pas embaumé de ton souvenir, il est même inutile de le chercher là ou ailleurs, puisque je ne vis plus désormais qu’à travers toi et par toi.

Tous les baisers de ton

Claude

( Claude Debussy, Correspondance 1872-1918, Gallimard, coll. « Blanche », 2005 ) - (Source image : Claude Debussy par Nadar, 1908, Creative Commons ©)
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