Lettre au rédacteur en chef du Times sur Elephant Man

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Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais attiré l’attention du public sur un cas particulier.

Le film Elephant Man de David Lynch a fait mondialement connaître Joseph Merrick (1862 – 1890), un Britannique malheureusement atteint d’une difformité physique extrême, due à ce que les médecins identifieront plus tard comme une maladie génétique. Dans sa jeunesse, Joseph Merrick était exhibé comme bête de foire, d’abord en Angleterre, puis dans toute l’Europe. Au terme d’une vie de misère, il trouve refuge dans un hôpital londonien grâce à la bienveillance d’un chirurgien. Le directeur de cet hôpital écrit au Times pour demander du soutien face à cette situation exceptionnelle ; il revient également sur les mésaventures de l’homme.

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4 décembre 1886

Monsieur le rédacteur en chef du Times,
Sir,

Je me permets de solliciter votre puissant appui pour porter à la connaissance du public le cas suivant, qui est des plus exceptionnels. Il se trouve actuellement, dans une pièce attenant à l’un de nos greniers, un homme du nom de Joseph Merrick, âgé d’environ 27 ans et natif de Leicester. Son apparence est tellement repoussante qu’il ne peut même pas sortir dans le jardin à la lumière du jour. On l’a appelé « elephant man » à cause de sa terrible difformité. Je refuse de choquer vos lecteurs avec une description détaillée de sa maladie, disons simplement qu’il n’a qu’un bras disponible pour travailler.

Il y a dix-huit mois, M. Treves, un chirurgien du London Hospital, l’a aperçu alors qu’il était mis en exposition dans une salle le long de la Whitechapel-road. Le pauvre homme était recouvert d’un vieux rideau et essayait de se réchauffer au moyen d’une brique tiédie par une lampe. Dès qu’un nombre suffisant de pennies était rassemblé par son agent, qui se tenait à la porte, le pauvre Merrick devait enlever son rideau et s’exhiber dans toute sa difformité. Lui et son agent se partageaient les bénéfices nets de l’exposition moitié-moitié, jusqu’à ce que la police mette fin à l’exposition de ses difformités, au nom de la morale publique.

Puisqu’il n’était plus capable de subvenir à ses besoins en continuant de s’exposer en Angleterre, on lui a suggéré de passer en Belgique, où il a été pris en charge par un Autrichien qui a joué le rôle de son agent. De cette façon, Merrick a réussi à gagner une somme de presque 50 livres sterling, mais la police belge l’a empêché de poursuivre dans cette voie, de telle sorte que sa vie est devenue une vie de miséreux et de persécuté.

Un jour, pourtant, quand l’Autrichien s’est aperçu que l’exposition marchait plutôt bien, il a pris la fuite avec les 50 livres durement gagnées du pauvre Merrick, le laissant seul et complètement dépourvu dans un pays étranger. Par chance, d’une certaine manière, Merrick avait quelque chose à mettre au mont-de-piété, ce grâce à quoi il a pu réunir suffisamment d’argent pour retourner en Angleterre. Il pensait en effet que le seul ami qu’il avait au monde était M. Treves, du London Hospital. Alors, avec d’immenses difficultés, il a réussi à se frayer un chemin jusqu’ici, même si à chaque gare et à chaque point d’arrêt la foule ameutée affluait, ce qui ne lui facilitait pas la tâche. Quand il est arrivé au London Hospital, il n’avait plus que les vêtements qu’il portait. Il a été pris en charge par notre hôpital, même si malheureusement, il n’y a aucun espoir de pouvoir le soigner. Désormais, la question se pose de savoir quoi faire de lui à l’avenir.

Il a une peur épouvantable de l’hospice pour les pauvres, et il n’est pas possible de l’envoyer dans un endroit où il ne serait pas en mesure d’être isolé, puisque son apparence est telle que tout le monde l’évite. Le Royal Hospital for incurables et le British Home for incurables ont tous deux écarté la possibilité de l’accueillir, y compris au cas où des fonds suffisants seraient disponibles pour lui.

La police, à raison, refuse qu’il soit de nouveau amené à faire l’exposition de son corps. Il ne peut plus sortir dans la rue, où il était si sujet aux attroupements de la foule que c’en était invivable. Il ne peut pas, par égard pour les autres, être mis dans la pièce commune d’un hospice, et même si c’était envisageable, il a une grande répulsion pour cette idée. Il ne doit pas être retenu dans notre hôpital (où il occupe une chambre privée et où il est traité avec une grande gentillesse — il dit qu’il n’a jamais connu, de toute sa vie, le calme et le repos), étant donné que son cas est incurable et ne convient pas à notre hôpital qui est déjà bondé. Les hôpitaux pour les incurables refusent de le prendre même si nous finançons tout, et la difficile question de savoir quoi faire de lui est toujours en suspens.

Bien que son apparence soit horrible, horrible au point que les femmes et les personnes délicates s’enfuient de terreur en le voyant, et bien qu’il lui soit défendu de gagner sa vie de façon ordinaire, il est pourtant d’une grande intelligence, il sait lire et écrire, il est calme, doux, et pour ainsi dire d’un certain raffinement d’esprit. Il occupe ses journées à l’hôpital en fabriquant, de sa main valide, des maquettes qu’il envoie à l’infirmière en chef et au docteur qui ont été gentils avec lui. Malgré les vicissitudes de sa vie de misère, il a réalisé un portrait de sa mère pour montrer qu’elle était quelqu’un de correct et de présentable, et en guise de mémorial à la seule personne qui avait été bonne envers lui dans sa vie, avant qu’il n’arrive aux bons soins des infirmiers du London Hospital et du chirurgien avec qui il a sympathisé.

C’est un cas de détresse singulière qui est exposé ici, et ce n’est pas de son fait. Il ne peut qu’espérer jouir d’un peu de calme et d’intimité pendant le reste de sa vie qui, d’après M. Treves, ne sera probablement pas très longue.

Est-ce que quelques-uns de vos lecteurs auraient des idées d’endroits convenables où il pourrait être reçu ? Je suis sûr que des gens charitables, quand ils auront connaissance de cela, se présenteront et m’aideront à lui trouver un tel hébergement. En attendant, même si l’endroit n’est pas approprié pour un incurable, la petite pièce sous les toits de notre hôpital […] pourvoit à tous ses besoins. Le Maître du Temple, le premier jour de l’Avent, a donné un prêche éloquent sur la réponse à la question de notre Maître, « qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? ». Que l’une des créatures du Seigneur soit née pour une vie de handicap terrible et sans espoir montre que les œuvres de Dieu doivent être accomplies en suscitant l’empathie et la gentillesse de ceux qui n’ont pas une telle croix à porter.

Environ 76 000 patients entrent chaque année dans notre hôpital, mais jusqu’à ce jour, je n’ai jamais été autorisé à attirer l’attention du public sur un cas particulier ; veuillez croire que cette situation est exceptionnelle.

Toute réponse doit être adressée ou bien à moi, ou bien au secrétariat du London Hospital.

Je vous prie d’agréer, Sir, l’assurance de ma haute considération.

F.C. Carr-Gomm,
Directeur du London Hospital

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