Lettre de Federico Fellini à Georges Simenon

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Je vous admire et je vous aime depuis toujours.

Georges Simenon (13 février 1903 – 4 septembre 1989) est un écrivain belge d’une fécondité exceptionnelle, traduit et diffusé partout dans le monde, notamment grâce à ses romans policiers (Maigret… c’est lui !). Il correspondait avec Federico Fellini, le réalisateur italien auteur des chefs d’œuvre La Strada et La Dolce Vita. Leurs lettres révèlent une amitié tendre et sincère entre les deux hommes, ainsi qu’une profonde admiration mutuelle.

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août 1976

Mon très cher Simenon,

Ne faites pas attention à l’encre du ruban qui m’a déjà sali les mains et le menton. J’ai recommandé cette lettre trois fois et au bout de trois lignes je déchire tout. C’est en partie à cause du ruban qui tache le papier, et en partie parce que je me sens tout intimidé en vous écrivant.

Je suis à Chianciano, quelque chose comme Vichy, peut-être un tout petit peu plus vieux, mais en tout cas moins que la machine à écrire que le directeur de l’hôtel a mis fébrilement à ma disposition. Je traverse une période petites contrariétés, ennuyeuses et même un peu ridicules, que je n’arrive pas à exorciser. Elles ont commencé à Valmont. Je comptais y rester une dizaine de jours : je voulais me reposer, faire des analyses, tenter de décider le nouveau film, et enfin, si cela avait été possible, passer vous dire bonjour et vous remercier. […]

La seule chose que j’ai regrettée de ne pas pouvoir réaliser, c’est de vous rencontrer, mon cher Simenon, pour essayer de vous dire combien m’a touché et m’est allé droit au cœur ce que vous avez écrit sur mon travail et sur moi dans la présentation que Keel vous a demandée pour le livre de photographies de mes films. Quand l’ami Keel, avec son sourire de petit Chinois me l’a donnée à lire, j’ai senti mes oreilles devenir toutes rouges. C’était comme si le temps ne s’était pas écoulé, comme si le grand Simenon disait ces choses extraordinaires au gamin de dix-sept ans qui avait lu en une nuit, voilà quarante ans, Le Chien jauneLe Charretier de la Providence et Le Pendu de Saint-Pholien, tombant malade d’une admiration sans limites dont il ne devait plus jamais guérir.

Mon cher Simenon, je me sens un peu bête de vous écrire cela, mais c’est la vérité. Je vous admire et je vous aime depuis toujours et ce sentiment je l’ai éprouvé encore une fois, intensément, quand hier soir je suis arrivé à écouter votre voix au magnétophone. Rouge de plaisir, Keel m’a remis à l’aéroport de Genève la bande que vous aviez enregistrée et il m’a dit aussi que c’est vous qui me l’envoyiez : encore un de vos gestes délicats d’amitié affectueuse.

Je traîne un peu en longueur, mais je veux vous raconter encore une chose pour vous dire combien a été pour moi nourrissante la rencontre avec votre imagination, avec votre créativité.

[suit ici le récit d’un rêve]

Bon, je ne veux pas me lancer dans des explications pus ou moins pertinentes (j’oublie de vous dire qu’à cette époque, parmi mes motifs de dépression, je me rendais désagréablement compte que j’avais franchi la barre des cinquante-cinq ans et que je glissais inexorablement vers la soixantaine), mais c’est un fait indubitable que le lendemain matin j’ai senti ma tension diminuer, le film m’a semblé moins détestable et je me suis mis à travailler. J’ai fait le film. La difficulté de la langue anglaise ? mais puisque dans mon rêve Simenon arrivait même à « peindre » ses romans, pourquoi n’aurais-je pas pu tourner un film dans une langue qui n’est pas la mienne ?

Et le fait que le personnage me soit étranger ? […] Oui, c’est vrai, c’est un personnage qui m’était étranger, que je sentais loin de moi, mais en même temps c’était un personnage qui vivait profondément en moi, exactement comme Neptune, dieu des abysses marins.

En somme, mon très cher ami : Simenon maître de vie et de créativité appartient à la mythologie onirique et il intervient comme un santon pour faire des miracles.

Pardonnez ce bavardage décousu et merci de tout cœur. Bonne chance

Votre
Federico Fellini
Via Margutta 110 Roma

Cariimo-Simenon-mon-cher-Fellini

( Federico Fellini, Georges Simenon, Carissimo Simenon, Mon cher Fellini, Correspondance, Cahiers du cinéma, 1999. ) - (Source image : Fellini en 1965 par Walter Albertin © Library of Congress. New York World-Telegram & Sun Collection. http://hdl.loc.gov/loc.pnp/cph.3c21239 / Georges Simenon à Schipol en 1965, Nationaal Archief (Dutch National Archives) © Creative Commons )
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