Lettre de Fiodor Dostoïevski à une inconnue

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Aux questions que vous me posez, je ne sais décidément que dire, car je ne les comprends pas.

Fiodor Dostoïevski (11 novembre 1821 – 9 février 1881) est sans conteste l’un des plus grands écrivains de la littérature russe. Si ses romans se distinguent bien souvent par la place centrale qu’ils accordent à la question de l’existence de Dieu, c’est que le sujet est particulièrement cher au romancier. En témoigne cette réponse à une jeune mère inquiète pour son enfant, à laquelle il affirme avec conviction: « Vous ne trouverez pas mieux que le Christ, croyez-le ».

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27 mars 1878

Madame,

Je ne réponds que maintenant, un mois plus tard, à votre lettre du 20 février, cela par manque de temps et en raison de problèmes de santé, et je vous prie instamment de ne pas m’en tenir rigueur.

Vous me posez des questions sur lesquelles il faudrait, en guise de réponse, écrire des traités, non des lettres. Et puis, les questions de cette sorte, on passe sa vie à les résoudre ! En admettant même que je vous écrive dans les 10 feuillets, il suffit de quelque embarras qui, dans une conversation en tête à tête pourrait être aussitôt éclairci, pour que vous me compreniez de travers, que vous ne soyez pas d’accord et rejetiez en bloc mes 10 pages. Sans compter que ces sujets peuvent-ils être évoqués par des gens qui ne se connaissent pas du tout, au travers d’une correspondance ? Pour moi, c’est absolument impossible et, d’un point de vue concret, néfaste.

Je déduis de votre lettre que vous êtes une bonne mère, très inquiète pour son enfant qui grandit. Mais à quoi vous servirait la solution des problèmes que vous m’exposez, je ne puis le comprendre ! Vous vous interrogez par trop et votre inquiétude est maladive. L’affaire peut être menée beaucoup plus simplement. A quoi riment de telles questions: « Qu’est-ce qui est ou non un bien ? » Ces questions n’en sont que pour vous, comme pour tout être intérieur, mais à quoi riment-elles pour l’éducation de votre enfant ? Tout homme susceptible d’atteindre à la vérité, ne sent-il par sa conscience ce qui est ou non un bien ? Soyez bonne, que votre enfant comprenne que vous l’êtes (lui-même, sans qu’il soit besoin de le lui souffler), qu’il se souvienne que vous étiez bonne et, croyez-m’en, vous remplirez vos obligations à son égard pour toute sa vie, parce que vous lui aurez directement appris qu’il est bien d’être bon. Il évoquera en outre votre image, sa vie durant, avec un grand respect, peut-être même avec tendresse. Et si vous avez également fait beaucoup de mal, à tout le moins agi avec légèreté, de façon morbide voire risible, il ne manquera pas de vous pardonner tôt ou tard toutes ces mauvaises choses dans le souvenir qu’il aura de vous, pour tout le bien dont il aura la mémoire. Sachez aussi que vous ne pouvez rien faire de plus pour lui. Et c’est amplement suffisant. Le souvenir du bien chez les parents, autrement dit de la bonté, de la vérité, de l’honnêteté, de la compassion, de l’absence de fausse honte et, dans la mesure du possible, de mensonge, tout cela fera tôt ou tard de lui un autre homme, soyez-en assurée. Ne croyez pas, en tout cas, que ce soit là peu de chose. Il suffit de greffer un minuscule rameau à un arbre gigantesque, et les fruits s’en voient transformés.

Votre enfant a 8 ans : familiarisez-le avec l’Évangile, enseignez-lui la foie en Dieu, strictement selon la loi. C’est la condition sine qua non, faute de quoi il n’en sortira pas un homme bien mais, dans le meilleur des cas, une victime et, au pire, un être gras et indifférent, voire plus terrible encore. Vous ne trouverez pas mieux que le Christ, croyez-le.

Imaginez que votre enfant, ayant atteint l’âge de 15 ou 16 ans, vienne vous trouver (mal influencé par des camarades d’école, par exemple) et vous pose, à vous ou à son père, cette question: « Pour quoi devrais-je vous aimer et m’en faire un devoir ? » Croyez qu’alors, aucun savoir, aucune question ne pourront vous être de quelque secours, d’ailleurs vous n’aurez absolument rien à lui dire en réponse. Aussi devez-vous faire en sorte qu’il ne vienne pas vous trouvez avec une pareille question. Et cela ne sera possible que s’il vous aime sans détours, directement, de sorte qu’aucune question de ce genre ne soit en mesure de lui passer par la tête ; à ceci près qu’à l’école, il risque de faire le plein de convictions paradoxales. Dans ce cas, toutefois, il sera par trop simple de démêler le paradoxe de la vérité, et à cette question, il suffit de sourire et de continuer à lui faire du bien.

Par ailleurs, un souci exacerbé, maladif des enfants peut leur détraquer les nerfs et les lasser: les ennuyer tout simplement, en dépit de votre amour mutuel, aussi faut-il un sens terrible de la mesure. En ce qui vous concerne, il semble que, sous ce rapport, vous ne l’ayez guère. Vous écrivez, par exemple, cette phrase : « vivant pour eux (votre mari et votre fils), je mènerais personnellement une vie égoïste ; or en ai-je le droit, quand il y a autour de vous des gens qui ont besoin de vous ? » Quelle inutile et vaine pensée !
Qui donc vous empêche de vivre pour les autres, votre entourage, en déversant sur eux votre bonté et le labeur de votre cœur, que vous deviendrez pour votre enfant un exemple radieux et serez deux fois plus chère à votre mari. Toutefois, si cette question vous a effleurée, c’est que vous vous êtes imaginée qu’il fallait s’attacher à son époux et à son enfant, oubliant le reste du monde, autrement dit sans aucun sens de la mesure. De la sorte vous ne parviendrez qu’à lasser votre enfant, même en admettant qu’il vous aime.
Notez encore que votre rayon d’action peut vous paraître restreint et vous pouvez en souhaiter un gigantesque, presque mondial. Mais tout individu est-il fondé à nourrir de tels désirs ? Croyez qu’être l’exemple du bien, fût-ce dans un petit rayon d’action, est terriblement utile, parce que cela influe sur des dizaines, des centaines de personnes. Le ferme désir de ne pas mentir et de vivre dans le vrai troublera la légèreté de votre entourage et l’influencera. Voilà un exploit ! On peut faire là énormément.
C’est autre chose que de tout laisser en plan pour filer se poser des questions à Pétersbourg, à l’Académie de médecine ou traîner dans les cours pour femmes. J’en vois de cette sorte chaque jour, ici: quelles nullités, je vous le dis ! Des gens bien deviennent même peu à peu mauvais. Ne trouvant pas à employer leurs forces à proximité, ils se mettent à aimer l’homme à travers les livres, abstraitement ; ils aiment l’humanité et méprisent le malheureux isolé, s’ennuient en sa présence, le fuient.

Aux questions que vous me posez, je ne sais décidément que dire, car je ne les comprends pas. Bien sûr, si un enfant est mauvais, la faute en revient, simultanément, à ses mauvais penchants naturels (car l’homme en est sans conteste doté dès la naissance) et à ses éducateurs qui n’ont pas été en mesure ou n’ont pas eu le courage de maîtriser ces mauvais penchants, afin de les diriger vers le bien (par l’exemple). En second lieu, l’enfant, tout comme l’adulte, est soumis à l’influence du milieu ambiant ainsi que d’individus isolés, qui vont parfois jusqu’à le dominer entièrement. Il n’y a là aucune question, cela dépend des circonstances (or, il vous faut vaincre les circonstances, car vous êtes mère et tel est votre devoir, non par le tourment mais par la sensibilité, non par un amour qui finit par lasser mais par un bon exemple extérieur). Quant à la question du labeur, je ne veux pas même en parler.
Emplissez votre enfant de bons sentiments et il aimera le labeur. Mais il suffit, j’en ai beaucoup écrit, je suis fatigué et j’ai bien peu dit, de sorte que, naturellement, vous ne me comprendrez pas.

Croyez à l’assurance de mon respect.
Votre serviteur, Fiodor Dostoïevski

 

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( Fiodor Dostoïevski, Correspondance tome 3, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Paris, Bartillat, 2003. ) - (Source image : Portrait de Dostoevski par Vassili Perov (1872) © domaine public)
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