Lettre de Flaubert à Baudelaire

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Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.

Tous deux nés la même année, Gustave Flaubert (12 décembre 1821-8 mai 1880) et Charles Baudelaire (9 avril 1821-31 août 1867), deux géants de la littérature, ont vu leur chemin se croiser à plusieurs reprises. En 1857, ils sont tous deux victimes de la justice, le premier pour Madame Bovary, le deuxième pour Les Fleurs du mal, étant accusés d’immoralité. Dans ce contexte très mouvementé, Flaubert prend la plume après la lecture du recueil du poète du siècle, pour lui exprimer tout son bouleversement.

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13 juillet [1857]

MON CHER AMI,

J’ai d’abord dévoré votre volume d’un bout à l’autre, comme une cuisinière fait d’un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot et, franchement, cela me plaît et m’enchante.

Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités).

L’originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer.

J’aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage, qui la font valoir comme des damasquinures sur une lame fine.

Voici les pièces qui m’ont le plus frappé : le sonnet XVIII : La Beauté ; c’est pour moi une œuvre de la plus haute valeur ; – et puis les pièces suivantes : L’idéal, La Géante (que je connaissais déjà), la pièce XXV :

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.

Une charogne, le Chat (p 79), Le beau navire, À une dame créole, Le Spleen (p 140), qui m’a navré, tant c’est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l’embêtement de l’existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m’arrête dans mon énumération, car j’aurais l’air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce LXXV, Tristesses de la lune : …

Qui d’une main distraite et légère caresse
Avant de s’endormir, le contour de ses seins…

et j’admire profondément le Voyage à Cythère, etc. , etc.

Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même, dans un quart d’heure. J’ai, en un mot, peur de dire des inepties, dont j’aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste, quelques questions.

En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c’est que l’Art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l’aimer, d’une façon triste et détachée qui m’est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d’Angleterre.

Encore une fois, mille remerciements du cadeau ; je vous serre la main très fort.

À vous.

( Gustave Flaubert, Correspondance : Nouvelle édition augmentée, Arvensa Editions )
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La recommandation de la rédaction :

Lettre de Gustave Flaubert à Victor Hugo : « Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante. »

Lettre de Victor Hugo à Gustave Flaubert : « Je suis un solitaire et j’aime vos livres. »

Lettre de Paul Verlaine à Victor Hugo : « Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous dédier ces vers. »

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5 commentaires

  1. apolline.elter@skynet.be

    Quelle joie de découvrir,en sa boîte à mails matinale des missives si judicieusement présentées
    J’ai découvert votre site, voici tout juste une semaine et en suis déjà accro. Continuez à nous enchanter de la sorte!

    Merciiiiiiiii

    Apolline Elter

  2. Monique Martens

    écrire un commentaire sur deux grands hommes de lettre, c’est difficile et presque impossible, mais cependant je relèverai quelques mots et phrases
    que j’aime .
     » vous ne ressemblez à personne »
     » délicatesses de langage …des damasquinures sur une lame fine  »
     » peur de dire des inepties  »
     » vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d’Angleterre « 

  3. Agnes Ronzet

    Deux géants de notre littérature qui s’écrivent et ne savent pas encore qu’ils vont passer à la postérité ! C’est superbe cet échange entre deux normands ( Baudelaire est né à Honfleur dans une maison face à la mer mais qui a été bombardée en 44 ) Flaubert le rouannais est aussi le chantre de la campagne normande ..
    Merci à eux pour leurs œuvres qui ont enchantées notre adolescence ….

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