Lettre de François Mauriac à Jeanne Lafon

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Mauriac et Lafon

Toute autre femme me paraît inexistante. Je vous aime.

François Mauriac (11 octobre 1885 – 1er septembre 1970), écrivain français, reçut le prix Nobel de littérature en 1952. Il signe des œuvres incontournables telles que Thérèse Desqueyroux (1927) ou Le désert de l’amour (1925). Dans cette lettre adressée à Jeanne Lafon, sa future épouse, elle-même auteure, il livre une tendresse infinie, doublée d’une attention toute particulière et émouvante. Une certaine mélancolie y côtoie une beauté toute sincère.

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10 octobre 1912

 

Ma chère petite Jeanne, je vous aime et je pense à vous… Le ciel est triste aujourd’hui et je le suis aussi sans raison particulière. Cela monte du fond de moi-même. Ne vous inquiétez pas de connaître l’inconnaissable – je veux dire cette part de mon coeur dont je vous parlais l’autre jour… Il suffit que comme je vous aime, vous m’aimiez. Si vous m’aimez, l’amour vous révélera tout ce qu’il faut que vous sachiez de votre époux. L’amour a de mystérieux moyens de connaissance et de secrètes révélations.

Il me tarde, mon petit enfant, de vous retrouver. Il y a des heures où je ne vous « vois » plus – où je n’imagine plus les traits de votre visage. De même, certaines de vos lettres me comblent de joie, me dévoilent votre coeur – d’autres au contraire, quoique spontanées et charmantes, me déçoivent. Je n’ai nul besoin de vous raconter mon enfance.

Elle fut, comme toutes les enfances, mêlée de rire et de larmes. Je l’ai transfigurée, j’en ai fait un paradis idéal où me réfugier (la nouvelle que j’ai donnée à « la Revue hebdomadaire » s’appelle « le Paradis » et c’est justement une évocation idéalisée de mon enfance…). Je m’y réfugie parce que la vie d’un jeune homme catholique est triste. Il ne s’abandonne pas avec insouciance comme les autres à toute volupté. Il souffre de ce qui fait sourire avec indulgence le monde. A chaque fois qu’il tombe, il trahit une cause infinie.

Vous ne connaîtrez jamais le dégoût que j’ai de moi-même ! Et puis j’ai souffert d’une chose aussi, d’autre chose que je n’ai pas encore osé vous dire, quoique je vous doive cet aveu. J’ai reculé, craignant de vous causer du chagrin. Vous devinez qu’il s’agit d’une femme, d’une jeune fille, qui a déjà traversé ma vie… Mais dites-vous bien, mon cher amour, que le jour où j’ai désiré vous épouser, j’avais la certitude absolue, définitive, qu’il ne restait rien de mon amour mort. Je souris maintenant de relire les vers de désespoir écrits après cette déception. Votre amour me fortifie et me paye infiniment de ce que j’ai pu souffrir.

Petite Jeanne, écrivez-moi bien vite que ma confession ne vous a pas blessée. N’y voyez qu’une preuve de mon amour. Je ne veux pas que plus tard un racontar mondain vous apprenne cette pauvre histoire. Vous auriez le droit de me reprocher mon silence. Comprenez-vous qu’au contraire je vous aime infiniment plus parce que j’ai souffert ? Autrefois, ivre de mes petits succès, dévoré d’orgueil, je vous eusse fait souffrir. Aujourd’hui, blessé par la vie, je me réfugie en vous. Je ne vis que de votre tendresse. Toute autre femme me paraît inexistante. Je vous aime.

FRANCOIS

( François Mauriac, Correspondance intime. 1898-juillet 1970. Robert Lafont, Bouquins )
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