Lettre de Franz Kafka à Felice Bauer

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Ne demande pas pourquoi je tire un trait. Ne m’humilie pas ainsi.

Franz Kafka (1883 – 1924), écrivain pragois dont l’œuvre géniale est teintée d’absurde et de cauchemar, rencontre Felice Bauer en 1912. Dès lors, il entretient avec elle une intense correspondance ainsi qu’une histoire d’amour électrique. Ils rompent plusieurs fois, se fiancent, mais surtout s’écrivent des lettres superbes empruntes d’ardeur et de sincérité, jusqu’à leur rupture définitive en 1917 dont ce courrier marque la fin.

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30 septembre ou 1er octobre 1917

[…] Tel que tu m’as vu cette fois-ci, tel je me suis vu depuis longtemps au même moment que toi, avec des traits seulement plus accusés, et c’est pourquoi je peux t’expliquer ce spectacle :

Que deux hommes luttent en moi, tu le sais. Que le meilleur des deux t’appartienne, c’est ce dont ces jours-ci je doute précisément le moins. Pendant 5 ans tu n’as pas manqué d’être informée du déroulement de ce combat, tu l’as été par mes paroles et mon silence et leurs mélanges, en général pour ton tourment. Si tu me demandes si c’était toujours véridique, je ne puis te répondre que ceci : je n’ai avec personne aussi fortement réprimé, ou pour être plus précis, plus fortement réprimé mes mensonges conscients que je ne l’ai fait avec toi. Il y a eu bien des dissimulations, des mensonges très peu, en supposant qu’il puisse y avoir « très peu » de mensonges en soi. Je suis un être mensonger, je ne peux pas rester en équilibre autrement, ma barque est très fragile. Si je me sonde pour connaître mon but final, je constate que je n’aspire pas véritablement à être bon et à me conformer aux exigences d’un Tribunal Suprême, mais, tout à l’opposé, que j’essaie d’embrasser du regard la communauté des hommes et des bêtes tout entière, de comprendre ses prédilections fondamentales, ses désirs, son idéal moral, de les ramener à des préceptes simples et de commencer aussi vite que possible à évoluer dans ce sens, à seule fin d’être agréable absolument à tout le monde, et si agréable même (c’est là qu’est le bond) qu’il me soit finalement permis, en ma qualité d’unique pécheur qu’on ne fait pas rôtir, d’accomplir ouvertement aux yeux de tous, et sans perdre l’amour général, les ignominies qui me sont immanentes. En résumé seul m’importe donc le tribunal des hommes, et par surcroit c’est celui-là que je veux tromper, sans qu’il y ait tricherie toutefois.

Applique cela à notre cas, qui n’est pas vraiment n’importe lequel, mais bien plutôt mon cas vraiment représentatif. Tu es mon tribunal humain. Ces deux qui se battent en moi, ou plus exactement, dont le combat, à part un petit reste martyrisé, est ce qui me constitue, ces deux-là sont un homme bon et mauvais ; par moments ils échangent leurs masques, le combat confus n’en devient que plus confus encore ; mais pour finir j’ai pu croire malgré tout, avec des revirements jusqu’à ces tous derniers temps, j’ai pu croire qu’il adviendrait le plus invraisemblable, cet invraisemblable qui toujours est apparu au sentiment ultime comme quelque chose de rayonnant (le plus vraisemblable aurait été : combat éternel), et que moi, rendu pitoyable, misérable par les ans, j’aurais tout de même le droit de t’obtenir.

Il s’avère tout à coup que la perte de sang a été trop grande. Le sang que l’homme bon (désormais nous l’appellerons l’homme bon) a versé pour te gagner profite au mauvais. Là où par ses propres moyens le mauvais n’aurait probablement ou peut-être jamais rien trouvé de décisivement neuf pour sa défense, l’homme bon lui offre cette innovation. Car en secret je ne tiens pas du tout cette maladie pour une tuberculose, ou tout au moins je ne la tiens pas en premier lieu pour telle, je la regarde comme ma banqueroute générale. J’ai cru pouvoir continuer et je n’ai pas pu. — Le sang ne provient pas des poumons, mais du coup ou d’un coup décisif porté par l’un des combattants.

Celui-là trouve maintenant dans la tuberculose une aide colossale, aussi colossale, disons, que celle que trouve un enfant dans les jupes de sa mère. Qu’est-ce que l’autre veut donc encore ? Le combat n’a-t-il pas été brillamment mené jusqu’au bout ? C’est une tuberculose, un point c’est tout. Que reste-t-il à l’autre, si ce n’est, faible, las et dans cet état presque invisible à tes yeux, à s’appuyer sur ton épaule ici à Zürau et à regarder bouche bée avec toi, toi l’innocence de l’être pur, à regarder bouche bée, ahuri et désespéré, le grand homme qui, depuis qu’il se sent en possession de l’amour de l’humanité ou de celui de la représentante qui lui a été envoyée, recommence à commettre ses monstrueuses ignominies. C’est une caricature de mes aspirations, qui en elles-mêmes déjà ne sont vraiment que caricature.

Ne demande pas pourquoi je tire un trait. Ne m’humilie pas ainsi. Sur un mot pareil je suis de nouveau à tes pieds ? Seulement aussitôt la tuberculose réelle, ou plutôt, bien avant elle, la tuberculose prétendue me saute aux yeux, et il me faut abandonner. C’est une arme à côté de laquelle les armes presque innombrables employées jadis, depuis « l’incapacité physique » jusqu’au « travail » en haut et à l’ « avarice » en bas, apparaissent dans tout leur utilitarisme économique et leur caractère primitif.

Au demeurant je te confie un secret auquel pour l’instant je ne crois pas du tout moi-même (encore que lorsque j’essaie de travailler et de penser, les ténèbres qui tombent de loin sur tout ce qui m’entoure puissent peut-être me convaincre), mais qui doit pourtant être vrai : je ne recouvrerai plus la santé. Précisément parce qu’il ne s’agit pas d’une tuberculose qu’on couche et soigne jusqu’à la guérison dans une chaise longue, mais d’une arme dont la nécessité extrême demeure tant que je suis en vie. Et nous ne pouvons pas rester en vie tous les deux.

Franz

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( Franz Kafka, Lettres à Felice, I et II, traduit de l'allemand par Marthe Robert, NRF, Editions Gallimard, 1972, traduite de l'anglais par Yvonne Davet ) - (Source image : Franz Kafka, 1923, © Wikimedia Commons)
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