Lettre de Franz Kafka à Milena Jesenská

2

min

kafmil

Maintenant la nuit est là.

Écrivain majeur du XXème siècle, Franz Kafka (3 juillet 1883 – 3 juin 1924) laisse derrière lui des récits à la frontière de l’absurde et du fantastique, traduisant la solitude de l’homme à l’âge moderne. En 1915, Milena Jesenská découvre par hasard une nouvelle de Kafka et lui demande l’autorisation de la traduire. De là naquit une correspondance passionnée, tourmentée et d’une richesse littéraire sans nom. Les deux amants ne se rencontrèrent que deux fois, et Kafka, après maints tourments et une Miléna qui n’arrive pas à quitter son mari, finit par mettre fin à leur relation. Cette courte lettre, intense et bouleversante, revient sur les angoisses maladives de Kafka ainsi que sur l’impossibilité de leur histoire d’amour.

A-A+

Samedi [17 juillet 1920]

Je savais bien ce qu’il y aurait dans ta lettre, c’était déjà presque toujours entre les lignes dans les autres, c’était également dans tes yeux — que ne lirait-on sur leur fond transparent ? —, c’était dans les rides de ton front ; je le savais comme quelqu’un qui a passé la journée dans un abîme de peur, de rêve et de sommeil, derrière des volets fermés, et qui ouvre sa fenêtre le soir n’est pas étonné de voir, il le savait, que maintenant la nuit est là, une nuit profonde et merveilleuse. Je vois combien tu te tourmentes et te tournes et te retournes sans parvenir à te libérer ;  je vois — mettons le feu aux poudres — que tu n’y parviendras jamais ; je le vois et je n’ai pas le droit de te dire : reste où tu es.

Mais je ne dis pas non plus le contraire ; je reste en face de toi, je regarde dans tes yeux, tes pauvres chers yeux (la photo que tu m’as envoyée est navrante, c’est un supplice de la regarder, c’est un martyre auquel je me soumets cent fois par jour, c’est, hélas, aussi une richesse que je défendrais contre dix géants), et je reste fort, comme tu dis, je possède une certaine force, disons en gros, obscurément, pour être bref, mon absence de sens musical. Elle ne va cependant pas jusqu’à ma permettre d’écrire encore, du moins maintenant. Je ne sais quel flot de souffrance et d’amour me prend, m’emporte et m’en empêche.

Plus de lettres de Kafka

( Franz Kafka, Lettres à Milena, Gallimard, 1988 ) - (Source image : Anonyme, Franz Kafka en 1923, © Wikimedia Commons / Anonyme, Milena Jesenská, © Wikimedia Commons )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.