Lettre de Friedrich Nietzsche à Lou Andréas Salomé

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niniloulou

J'ai beaucoup pensé à vous et partagé en esprit tant de choses qui nous élèvent.

Lou Andréas Salomé (12 février 1861-5 février 1937), grande femme de lettres, est la figure même de l’égérie, déchaînant de nombreuses passions amoureuses sur son passage. Lorsque Nietzsche la rencontre à Rome, alors qu’elle n’a que 21 ans, il en tombe fou amoureux : il la demande en mariage deux fois, mais Lou le quitte pour Rée, leur ami commun. C’est plus tard qu’elle deviendra la muse de Rilke puis de Freud.

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16 juillet 1882

Eh bien, ma chère amie, jusque-là tout va pour le mieux, et nous nous revoyons dimanche en huit, en soirée.

Sans doute ma dernière lettre ne vous est-elle pas parvenue ? Je l’ai écrite un dimanche, il y a deux semaines. Si c’était le cas, j’en serais désolé ; je vous y décrivais un très heureux moment : plusieurs bonnes choses m’arrivèrent en même temps, et la « plus bonne » fut votre lettre d’acceptation !

Cependant, lorsqu’on entretient une relation de confiance, même les lettres peuvent se perdre. J’ai beaucoup pensé à vous et partagé en esprit tant de choses qui nous élèvent, nous émeuvent et nous rendent heureux que c’est comme si j’avais vécu avec vous, ma chère amie. Si vous saviez à quel point cela paraît étrange et nouveau pour le vieil ermite que je suis ! — Que je dois ai-je dû me moquer de moi !

Pour ce qui est de Bayreuth, je suis satisfait de n’avoir pas été dans la nécessité d’y aller ; et pourtant, si je pouvais être un tel esprit à vos côtés, vous murmurant à l’oreille ceci et cela, même la musique du Parsifal me serait supportable (sinon, elle m’est odieuse).

J’aimerais qu’avant vous lisiez mon petit essai « Richard Wagner à Bayreuth » ; notre ami Rée le possède certainement. J’ai vécu tant de choses avec Wagner et son art — ce fut une longue passion [en français dans le texte] : je ne trouve pas d’autre mot. Le renoncement alors exigé, le fait de me retrouver moi-même, qui devint finalement nécessaire, sont les aspects les plus durs et les plus mélancoliques de mon destin. Les derniers mots que m’ait écrits Wagner se trouvent dans le bel exemplaire dédicacé de son Parsifal : « À mon cher ami Friedrich Nietzsche. Richard Wagner, membre du Haut-Consistoire. » Au même moment, il reçut de moi mon livre « Humain, trop humain » — ainsi tout était clair, mais tout était fini.

Combien de fois, dans tous les contextes possibles, n’ai-je pas éprouvé précisément ce « tout était clair, mais tout était fini ! »

Et comme je suis heureux, ma chère amie Lou, de pouvoir désormais imaginer, quand je pense à nous, que « tout commence, mais que tout est clair ! » Faites-moi confiance ! Faisons-nous confiance !

Avec mes plus cordiales pensées pour votre voyage,

Votre ami,
Nietzsche.

lettreschoisiesnietzsche

( Nietzsche, Lettres choisies, trad. de l'allemand par Henri-Alexis Baatsch, Jean Bréjoux, Maurice de Gandillac et Marc de Launay, Gallimard, coll. « Folio classique », 2008 ) - (Source image : Friedrich Nietzsche around 1869. Photo taken at studio Gebrüder Siebe, Leipzig © Wikimedia Commons / Lou Andreas-Salomé (before 1907), Photo by Atelier Elvira, München Scan processed by Anton © Wikimedia Commons)
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