Lettre de Fritz Lang à Eleanor Rosé

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Je me suis démené pour faire prendre conscience du danger que représente Hitler.

Fritz Lang (5 décembre 1890 – 2 août 1976) est un réalisateur allemand d’origine autrichienne. Il a été naturalisé américain en 1935. Cinéaste adulé par les critiques de la Nouvelle Vague, il est le génial réalisateur de Métropolis (1927), classé au Registre Mémoire du Monde de l’UNESCO, mais aussi de nombreux films noirs. Alors que la Seconde Guerre mondiale s’achève et qu’il a réalisé plusieurs films d’espionnage anti-nazis, il dresse le bilan de ces dernières années dans une lettre à son amie Eleanor Rosé, surnommée Cléopâtre.

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19 février 1945

Très chère Cléopâtre !

Je viens juste de recevoir votre carte postale qui m’a fait grand plaisir. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de fois où j’ai pensé à vous et à cette chère Eleanor. J’espérais que vous ayez pu quitter Paris avant que la ville ne soit envahie par la peste brune, mais je n’avais aucune adresse ni pour vous ni pour votre mère en Angleterre, donc je n’ai pas pu écrire pour m’en assurer. Je souhaite que vous m’écriviez une longue lettre et que vous me disiez tout ce qui s’est passé depuis la dernière fois où je vous ai vue en 1933 quand j’ai fui l’Allemagne. Cela fait longtemps, Cléopâtre, ma chère, — d’ici là, je suis content que vous soyez en sécurité.

Je sais que vous voudrez savoir ce que je faisais ces dernières années, pour que vous en sachiez « plus sur moi que ce que vous lisez dans la presse ». Depuis que j’ai quitté Berlin, je me suis démené pour faire prendre conscience aux gens ici du danger que représente pour eux Hitler. Cela m’a pris six ans pour pouvoir faire mon premier film anti-Hitler, et je pense que c’est devenu une bonne propagande, bien que je l’aie fait intentionnellement un peu différemment que ce que j’aurais fait s’il avait été fait pour le public européen uniquement. Je l’ai fait surtout pour le public américain, pour rapprocher d’eux le danger non seulement des Allemands mais aussi du caractère allemand. Si jamais j’ai été fier d’être autrichien et non pas allemand, c’était bien ces dernières années… (si vous et votre mère m’aviez dit à Munich qu’un jour je serai fier d’être autrichien… mon Dieu !) Le premier film anti-Hitler que j’ai fait c’était Man Hunt (Chasse à l’homme), et à ce moment-là, la production m’a demandé de ne pas montrer trop de croix gammées sur les SS parce que « le public américain n’aime pas qu’on lui parle de politique, et il y a beaucoup d’Américains descendants d’Allemands et amis de l’Allemagne qui pourraient être offensés par un film anti-allemand ».
Cela, c’était le temps avant la guerre. Ensuite j’ai fait un autre film intitulé Hangmen Also Die (Les Bourreaux meurent aussi) qui montre le travail de la résistance contre la tyrannie d’Hitler dans les pays occupés. Et ensuite j’en ai fait un autre intitulé Ministry of Fear (Espions sur la tamise) qui parle de la cinquième colonne en Angleterre, qui tenait Londres il y a environ six mois. Mon nouveau film est projeté en ce moment à Londres, il n’a rien à voir avec la guerre.
À présent, même les gens ici savent que les Allemands sont une menace pour la paix dans le monde, bien que je ne sois pas tout à fait sûr qu’ils sachent vraiment « qu’il y a une guerre en cours ». On entend beaucoup d’expressions d’une telle stupidité que, si je ne croyais pas que l’humanité finira pas surmonter son idiotie intrinsèque, on pourrait désespérer. Heureusement, je ne suis pas du genre à désespérer et j’ai toujours mon esprit combatif.

Je ne pense pas que je viendrai de sitôt en Europe bien que je ne sois toujours pas marié et bien que je sente toujours la bonne vieille envie de voyager dans mes veines. Mais je déteste tellement l’Allemagne que je ne veux rien revoir de ce pays dans ma vie. Je suis devenu citoyen américain il y a six ans et j’essaie de prendre racine dans ce pays, et pour oublier que j’appartiens à une race qui a amené tant de malheurs sur notre terre. Peut-être que j’irai en Angleterre. Ils m’aiment toujours là-bas et aiment mes films aussi. J’aimerais visiter la France et voir Paris, mais je ne sais pas… Je sens que je suis plutôt vivement opposé à toutes les choses qui s’y sont déroulées et je ne pense pas que je pourrais être très heureux là-bas.

J’aimerais beaucoup vous voir, et j’aimerais rencontrer votre fille. Je ne doute pas qu’elle soit une jeune fille convenable, et son amour de l’art est un trait de famille. Si jamais le destin ou un avion devaient me porter de l’autre côté de l’océan, je vous le ferai savoir, et pour vous je pense que je vaincrais même mon hésitation et viendrais à Paris. Mais comme je l’ai déjà dit : je ne sais pas. Malgré mes tempes grisonnantes, je sens qu’il y a encore tant de choses à faire.

Depuis que j’ai quitté l’Allemagne en 1933, j’ai ressenti ce que vous ressentez maintenant, que la vie m’a été donnée une seconde fois, et je pense que j’ai encore beaucoup de choses à voir et à faire.

Je vous prie de transmettre mes amitiés à votre mère et de m’écrire bientôt pour que je puisse savoir ce que vous êtes devenue ces dernières années. Donnez mon meilleur souvenir à la jeune Eleanor numéro trois. Racontez-lui quelques mensonges à mon sujet et dites-lui que je vous ai toujours beaucoup appréciées.

Très amicalement,

Le vieux C.

Lettre de Fritz Lang à Eleanor Rosé : « Je me suis démené pour faire prendre conscience du danger que représente Hitler. »
( http://www.cinematheque.fr/fr/musee-collections/actualite-collections/actualite-patrimoniale/fritz-lang-eleanor-rose-dialogues-exiles.html ) - (Source image : Fritz Lang, Bundesarchiv (Archives Fédérales allemandes) © Creative Commons)
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