2009_10_11_Gandhi_1908

La résistance passive doit et peut réussir là où la force brutale ne peut qu'échouer.

Lettre de Gandhi à Léon Tolstoï

Avant de devenir ce guide spirituel et historique de l’Inde et une figure politique mondiale, Gandhi exerçait en Afrique du Sud comme avocat, défendant les droits des Indiens, travailleurs immigrés maltraités. Face aux lois discriminatoires imposées par le gouvernement du Transvaal, il organise la première manifestation de protestation pacifiste et cherche une réponse politique d’ampleur à l’enfermement de milliers d’indiens et de chinois refusant de plier sous le joug britannique. Âgé de 40 ans, marqué par la philosophie de la non violence et les écrits pacifistes de Tolstoï, Gandhi entreprend d’écrire à l’écrivain russe, alors au crépuscule de sa vie. Voici sa première lettre.

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1 octobre 1909

Monsieur,

Permettez-moi d'attirer votre attention sur les événements qui se sont déroulés au Transvaal, en Afrique du Sud, depuis près de trois ans.

Il y a, dans ce pays, une colonie d'Indiens anglais qui forme une population d'environ treize mille habitants. Les lois privent de certains droits ces Hindous qui ont travaillé pendant plusieurs années au Transvaal : préjugés tenaces contre les hommes de couleur et même contre les Asiatiques, dus, en ce qui concerne ces derniers, au jeu de la concurrence commerciale.

Des conflits surgirent qui atteignirent leur point culminant lorsqu'une loi fut votée, il y a trois ans, qui touchait spécialement les travailleurs venus d'Asie. Je considère cette loi, et nous sommes nombreux à le penser, comme avilissante et faite pour frapper, dans leur dignité humaine, les êtres à qui elle s'attaque.

La soumission à pareille loi ne pouvait s'accorder, d'après moi, avec l'esprit de la vraie religion. Certains de mes amis et moi croyons encore inébranlablement à la doctrine de la non-résistance au mal. J'ai eu le privilège d'étudier vos écrits : ils ont vivement impressionné mon esprit. Les Indiens britanniques à qui nous expliquâmes pleinement la situation suivirent notre conseil de ne pas se soumettre à la législation. Ils souffrirent l'emprisonnement ou d'autres peines pour infraction à la loi. Résultat : près de la moitié de la population indienne, incapable de résister à cette lutte fiévreuse et de supporter les rigueurs de l'incarcération, aima mieux quitter le Transvaal que de plier devant une loi dégradante. Une partie de l'autre moitié, deux mille cinq cents personnes environ, se laissèrent incarcérer, au nom même de leur conscience, d'aucun jusqu'à cinq fois. Les peines variant de cinq jours à six mois, avec travaux forcés dans la majorité des cas. De nombreux Hindoux furent ruinés financièrement.

Il y a aujourd'hui plus d'une centaine de résistants passifs dans les prisons du Transvaal. Et, parmi eux, certains très pauvres qui gagnent leur vie au jour le jour. Aussi, leurs femmes et leurs enfants doivent être aidés par des secours publics fournis, eux aussi, par des résistants passifs.

Ces événements ont mis les Indiens britanniques à une dure épreuve où ils s'élevèrent, à mon avis, à la hauteur des circonstances. La bataille continue et on n'y voit point de terme. Cependant, quelques-uns le perçoivent avec plus de netteté : la résistance passive doit et peut réussir là où la force brutale ne peut qu'échouer. La prolongation de cette lutte, nous le savons, est due à notre faiblesse. D'où la certitude, dans la pensée du gouvernement, que nous serons incapables d'endurer cette épreuve continue.

Je suis venu à Londres en compagnie d'un ami afin de prendre contact avec les autorités impériales. Nous voulons leur exposer la situation et chercher avec elles le moyen de remédier à l'état des choses. […] Il me semble que si l'on organisait un concours pour un Essai sur l'éthique et l'efficacité de la résistance passive, cet Essai ferait connaître le mouvement et obligerait le peuple à réfléchir au problème. […]

Une dernière chose pour laquelle je prends la liberté d'abuser de votre temps. Une copie de votre lettre envoyée à un Hindou sur les troubles dans l'Inde m'a été montrée. De toute évidence, elle exprime vos conceptions. A la fin de votre conclusion, vous paraissez vouloir détourner le lecteur de sa croyance en la réincarnation. Peut-être y a-t-il impertinence de ma part à vous dire ce qui suit ? J'ignore si vous avez étudié spécialement la question. La réincarnation ou la transmigration demeurent une croyance très chère à des millions de créatures en Inde, comme en Chine du reste. Il s'agit vraiment là, pour nombre d'Asiatiques, de matière d'expérience et non plus d'acceptation purement théorique. La réincarnation explique, avec l'appui de la raison, bien des mystères de la vie. Elle fut la force consolatrice de beaucoup de résistants passifs durant leur incarcération au Transvaal. Mon but, en vous écrivant ces lignes, est non pas de vous convaincre de la vérité de la doctrine, mais de vous demander s'il vous serait possible d'enlever ce mot de réincarnation - notion qui, avec quelques autres, semble, dans votre lettre, empreinte de scepticisme.

[…] Je vous ai importuné avec cette lettre. Ceux qui vous honorent et qui essaient de vous suivre n'ont pas le droit, je le sais, d'abuser de votre temps et doivent, autant que possible, ne pas vous déranger. Cependant, moi qui suis totalement un étranger pour vous, j'ai pris la liberté de vous adresser ces informations, aussi bien dans l'intérêt de la vérité qu'afin d'avoir votre avis sur certains problèmes. N'avez-vous pas fait de leur solution l'œuvre même de votre vie ?

Avec mes respects, je reste votre obéissant serviteur.

M. K. Gandhi

( Le Royaume des Cieux est en Vous, Alain Refalo, Ed. Le passager clandestin, 2010 ; Image : Gandhi, 18 February 1908, unknown )