Lettre de George Sand à Mme Maurice Dupin

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George_Sand

Pourquoi faut-il qu’une femme soit ignorante ?

George Sand (1er juillet 1804 – 8 juin 1876), née Aurore Dupin, auteur de romans et amie des plus grands, est une écrivain incontournable du XIXe siècle. Mais la femme de lettres est avant tout… une femme, et elle ne se prive pas de le revendiquer dans cette lettre à sa mère. Une belle correspondance engagée… qui vous fera aussi réviser l’imparfait du subjonctif !

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18 novembre 1821

Ma chère Mère,

[…] C’est une sottise, dites-vous, ma chère mère, que d’apprendre le latin. Je ne sais qui a pu vous dire que je me livrasse à cette étude, en tout cas on vous a trompée, car je ne le sais, ni ne l’apprends, mais quand je le ferais j’éprouverais une extrême surprise que vous, ma mère, puissiez trouver mauvais que je m’instruisisse.

Vous trouvez sans doute qu’il est pour une femme des occupations plus utiles et plus en rapport avec les soins intérieurs, qui sont les devoirs de son sexe. Je le crois comme vous, ma mère, et si jamais je suis mère de famille, je crois que mes journées seront plus employées aux soins du ménage qu’à l’étude de l’ostéologie, mais à présent, quoique je règle la maison de ma grand-mère, il me reste tant de moments de loisir, que vous-même, j’en suis bien sûre, me blâmeriez de les perdre. Pourquoi faut-il qu’une femme soit ignorante ? Ne peut-elle être instruite sans s’en prévaloir et sans être pédante ? À supposer que j’eusse un jour des fils, et que j’eusse retiré assez de fruits de mes études pour les instruire, croyez-vous que les leçons d’une mère ne valent pas celles d’un précepteur ?

Mais pour en venir là il faut être mariée et je ne trouverai, dites-vous, qu’un géant ou un poltron, en ce cas il se pourrait bien faire que je ne fusse point mariée, car je ne crois plus aux géants et je n’aime pas les poltrons. L’homme qui m’épouserait par peur serait un sot, et moi une sotte de l’épouser. Je ne chercherai point un homme capable de devenir l’esclave de sa femme, parce qu’il serait un imbécile, mais je ne crois pas qu’un homme d’esprit pût trouver bon que sa femme fît la timide et la peureuse lorsqu’elle ne le serait point. Je n’excuse guère une femme qui a vraiment peur, parce qu’elle se livre à une faiblesse, mais je n’excuse nullement celle qui ne craint point mais qui fait semblant par affectation. Je serais dans ce cas en feignant d’être poltronne, et le mari qui trouverait bon que je fusse ridicule à ce point serait très ridicule lui-même.

Je vais peut-être trop loin et vous croirez peut-être, ma bien chère mère, que je veux combattre vos raisons et entrer en discussion avec vous. Je suis loin d’avoir cette pensée et si je vous explique aussi clairement mon opinion, c’est pour qu’en lisant dans mon cœur, vous ne preniez plus le change sur mon caractère et ma manière de vivre. Je crois que les raisons que je vous ai exposées sont saines, et c’est pour cela que j’ai la confiance qu’elles ne vous offenseront point parce que vous ne voulez que ce qui peut me rendre sage et vertueuse. Gardez donc de croire, je le répète, que j’aie voulu disputer avec vous, je suis sûre qu’en vous parlant à cœur ouvert je n’ai pu que vous plaire, du moins si j’en juge par le désir et l’intention sincère que j’en ai. […]

Adieu, ma chère mère, si dans cette lettre j’ai pris un ton plus respectueux que de coutume, j’espère que vous ne l’attribuerez point à une sotte humeur, mais il y a longtemps que je me fais reproche de vous tutoyer familièrement comme lorsque j’étais enfant. Croyez, je vous en supplie, que loin d’être irritée par vos réprimandes, je suis et je serai toujours prête à les recevoir avec reconnaissance et soumission toutes les fois que vous aurez la bonté de me les adresser. Croyez à l’inaltérable tendresse et au profond respect de votre fille.

Si M. de Grandsagne vous a porté les livres que je l’ai prié de me procurer, je vous supplierai de me les envoyer, et de les adresser, non à M. Duboisd[ouin], mais à Brazier à La Châtre pour Mlle Dupin.

Des tendresses sans nombre à Caroline

( http://sand.nightangel.fr/lettre/ ) - (Source image : Portrait de George Sand par Auguste Charpentier (1838), détail, coll. Musée de la vie romantique, à Paris © domaine public)
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