Lettre de George Sand à Pietro Pagello

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sand

Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?

George Sand (1er juillet 1804 – 8 juin 1876), écrivaine capitale du XIXe siècle et figure féminine majeure, connut, fait rare et avant-gardiste pour l’époque, une vie amoureuse pétillante et agitée : à chaque tournant, une figure masculine la délivrait d’une autre, abandonnée. Lorsque Musset, son grand amour, tombe malade d’une fièvre typhoïde, elle appelle un médecin italien, Pagello, à son secours. L’amour s’enflamme dans l’ombre du rétablissement du poète et Sand adresse à Pagello cette sublime lettre d’amour.

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[non renseignée]

Nés sous des cieux différents, nous n’avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ?

Le tiède et brumeux climat d’où je viens m’a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t’a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?

L’ardeur de tes regards, l’étreinte violente de tes bras, l’audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n’aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.

Je ne sais pas si tu m’aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez de la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.

Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l’un pour l’autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m’atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.

Peut-être ne connais-tu pas les larmes.

Seras-tu pour moi un appui ou un maître ? Me consoleras-tu des maux que j’ai soufferts avant de te rencontrer ? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais-tu la compassion, la patience, l’amitié ?

On t’a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n’ont pas d’âme. Sais-tu qu’elles en ont une ? N’es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare ; es-tu un homme ? Qu’y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux ? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu ?

Serai-je ta compagne ou ton esclave ? Me désires-tu ou m’aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier ? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire ?

Sais-tu ce que je suis, ou t’inquiètes-tu de ne pas le savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d’inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu’une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems ? Ton œil, où je crois voir briller un éclair divin, n’exprime-t-il qu’un désir semblable à celui que ces femmes apaisent ? Sais-tu ce que c’est que le désir de l’âme que n’assouvissent pas les temps, qu’aucune caresse humaine n’endort ni ne fatigue ?

Quand ta maîtresse s’endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ?

Les plaisirs de l’amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes ?

Oh ! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes ?

Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude ?

Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas… que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d’entre eux. Je t’aime sans savoir si je pourrai t’estimer, je t’aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.

Si tu étais un homme de ma patrie, je t’interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.

Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m’aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j’ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d’amour qui m’ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J’attribuerai à tes actions l’intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s’adresse à la mienne ; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.

Restons donc ainsi, n’apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle.

couvsand

( George Sand, Lettres d'une vie, Folio Classique, 2004 ) - (Source image : Nadar, portrait de George Sand, seconde moitié du XIXe siècle, © Wikimedia Commons / Delacroix, Portrait de Sand, 1838, The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH, © Wikimedia Commons / Géricault, Étude de nu masculin, Musée Bonnat, © Wikimedia Commons)
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19 commentaires

  1. Mounira Essafi Ben Ahmed

    J ai partage avec un grand respect votre lettre et j en suis très émue par la chaleur qui s y dégage merci de vivre ce moment si agréable et si fort.

  2. Felix Visser

    Moi, je dirai que ce n’est pas une lettre d’amour (les Français l’appellent également un ‘billet doux’ (si je ne me trompe pas), mais un soliloque, une colique de mots – qu’on peut bien confier à Mme Sand – un peu comme je vient le produire dans cette phrase-ci, mais beaucoup plus éloquente et veloutée. Bien sûr.

    Bravo pour votre site, Nicolas Bersihand!

  3. Danielle Leblanc

    A t-elle reçu une réponse? Tout se finit-il ici avec cette lettre où le cœur et l’âme d’une femme se révèlent sans fards? Incroyable une lettre aussi belle et d’une force inouïe pour cet homme quelle aime et qui n’a certainement pas reçue de réponse!!! Triste!!!

  4. Alelaïne Karlaïle

    Elle aurait mérité d’avoir des réponses à la hauteur de sa subliminale vision de l’amour.

    Magnifique description de la quintessence de l’ amour dans son état la plus pure, profonde et infiniment humaine.

    Ah! quel noblesse de cœur et d’esprit, Toute entière, amour, était ce joli cœur !

    Un amour aussi beau survit à toute épreuve, s’il est partagé, et les fruits de sa jouissance illuminent magnifiquement une vie quand bien même il serait court !

  5. claudine Fournier

    Si Pagello ne prononçait à peine, que quelques mots en français, je suppose qu’il n’en écrivait pas davantage, alors, comment Sand peut-elle espérer avoir des réponses à toutes ces questions introspectives ? Réponses qu’elle préfère par ailleurs ignorer, craignant, une fois de plus, être déçue!… Cette lettre n’entamera pas pour autant, la passion que j’éprouve pour cette grande Dame que fut Sand, mais on est bien loin de la lettre sublime, (que je pense autobiographique), que Sand fait écrire par Indiana à son amant Rémond, qui l’a trahie.

  6. bernard

    j’imagine que GS a écrit cette lettre après une partie de jambes en l’air qui l’aura comblée. Son esprit à la fois romantique et cartésien vagabonde alors que celui de son ami a sombré dans les abimes du sommeil réparateur. Elle envisage et soupèse telle un apothicaire les éventuels états d’âme de son amant vis à vis de sa personne, toujours en quête d’absolu. Elle se réjoui enfin de ne pas avoir à confronter ses espérances avec la réalité, par faute de communicabilité. L’important n’es-il pas ce à quoi l’on croit ? Batissons nos rêves sans contrefort ni autres tuteurs puisque poussière nous serons. Les coquelicots rougissent d’un bonheur éphémère …

  7. enjolras@caramail.com

    Parle beau merle , la châtelaine George Sand s’est montrée impardonnablement abjecte pendant la période qui a précédé la Commune de Paris. (cf l’excellente diffusion sur Youtube des émissions de l’historien Henri Guillemin sur la Télévision Suisse Romande TSR) Les grandes envolées sentimentales de la Sand sont moralement souillées et elle peut se torcher … avec. La voie du cœur , la grandeur morale, sont de toute autre nature.

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