Lettre de George Sand à Sainte Beuve

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Je me suis enamourée, et cette fois très sérieusement d'Alfred de Musset.

Georges Sand (1804-1876), auteur femme, de son vrai nom Aurore Dupin, écrit ici à un autre homme de lettres, Sainte Beuve (1804-1869), l’un de ses meilleurs amis et confident. C’est encore son histoire passionnée et aussi courte que romanesque avec Alfred de Musset qui fait ici couler beaucoup d’encre ; avant que de se lancer à corps perdu dans cette relation toute particulière, elle exprime clairement ses résolutions.

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25 août 1833

Mon ami, je suis très insultée comme vous savez, et j’y suis fort indifférente. Mais je ne suis pas indifférente à l’empressement et au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m’a dit de votre part que vous répondriez à l’Europe littéraire, dans la Revue et dans le National. Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille ; je ne vous en remercie pas mais vous savez qu’en pareille occasion mes paroles et ma vie seraient à votre service.

Je veux vous parler d’une autre chose qu’il m’importe beaucoup que vous sachiez. Puisque le doute, l’étonnement, l’incertitude ont effrayé souvent votre amitié et ébranlé votre estime, je veux que vous voyiez très clair dans ma conduite et que vous connaissiez mes actions et mes intentions. Si vous les blâmer, ce ne sera pas une raison pour m’ôtez votre confiance.

Je me suis enamourée, et cette fois très sérieusement d’Alfred de Musset. Ceci n’est plus un caprice ; c’est un attachement senti, et dont je vous parlerai avec détail dans une autre lettre. Il ne m’appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptibles. J’ai aimé une fois pendant six ans, une autre fois pendant trois, et, maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n’a pas été aussi usé que je m’en effrayais ; je le dis maintenant parce que je le sens. Je l’ai senti quand j’ai aimé P. M. Il m’a repoussée, j’ai dû me guérir vite, mais ici, bien loin d’être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m’enivrent. C’est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C’est quelque chose dont je n’avais pas l’idée, que je croyais ne rencontrer nulle part, et surtout là. Je l’ai niée, cette affection, je l’ai repoussée, je l’ai refusée d’abord, et puis je me suis rendue et je suis heureuse de l’avoir fait. Je me suis rendue par amitié plus que par amour et l’amour que je ne connaissais pas s’est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.

Je suis heureuse. Remerciez Dieu pour moi. Il y a bien encore en moi des heures de tristesse et de vague souffrance : cela est en moi et vient de moi. Si j’abjurais les infirmités de ma nature, je ne serai plus moi et je pourrais craindre de le devenir tout d’un coup. Je suis dans des conditions plus vraies de régénération et de consolation. Ne m’en dissuadez pas.

Si vous êtes étonné et effrayé peut-être de ce choix ; si cette réunion de deux êtres qui, chacun de leur côté, niaient et raillaient ce qu’ils ont cherché et trouvé l’un dans l’autre, attendez, pour en augurer les suites, que je vous ai mieux raconté ce nouveau roman. Ne pourrai-je vous voir une heure avant mon départ pour le Berry ? Tâchez d’en obtenir la liberté. Peut-être sommes-nous dans un de ces cas réservés, où ayant un secret important à vous confier, il me serait utile de vous voir.

Maintenant que je vous ai dit ce qu’il y a dans mon coeur, je vais vous dire quelle sera ma conduite. Planche a passé pour être mon amant : peu importe. Je ne l’ai pas nié. Je n’ai dit qu’à mes amis la vérité. Il ne l’est pas. Il m’importe beaucoup maintenant qu’on sache qu’il ne l’est pas, de même qu’il m’est parfaitement indifférent qu’on croie qu’il l’a été. Vous comprenez que je ne puis vivre dans l’intimité avec deux hommes qui passeraient pour avoir avec moi des rapports de même nature ; cela ne convient à aucun de nous trois.

J’ai donc pris le parti, très pénible pour moi, mais inévitable, d’éloigner Planche. Nous nous sommes expliqué franchement et affectueusement à cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous aimant du fond de l’âme, en nous promettant une éternelle estime. Je me plais à vous le dire pour que Planche soit lavé à vos yeux, ou au moins justifié, des reproches qu’on lui adresse, reproches dont je n’ai jamais voulu faire l’examen, et dont je ne me soucie aucunement, n’en ayant jamais eu aucun à lui faire. Je serai fort affligée que notre séparation eut l’air d’une brouillerie et accréditât la mauvaise opinion que plusieurs ont de lui. Je fais donc tout ce qui est en moi pour l’éviter en disant hautement quelle est ma position à l’égard de monsieur de M. et à l’égard de G. P. Je tiens peu à l’opinion de ceux qui n’ajouteront pas de confiance à mes paroles et qui aimeront mieux croire à chances égales le mal que le bien. Ceux-là sont des gens méchants ou malades. Je crains les uns et n’ai pas besoin des autres, étant moi-même malade très souvent.

Je ne sais pas si ma conduit hardie vous plaira. Peut-être trouverez-vous qu’une femme doit cacher ses affections. Mais je vous prie de voir que je suis dans une situation tout à fait exceptionnelle, et que je suis forcée de mettre désormais ma vie privée au grand jour. Je ne me fais pas un grand cas de la voix publique ; cependant s’il m’est facile de l’éclairer sur les points principaux, je dois le faire. Elle dira que je suis inconstante et fantasque et que je passe de Planche à Musset, en attendant que je passe de Musset à un autre. Peu importe, pourvu qu’on ne dise pas que mon lit reçoive deux hommes dans le même jour. Je me trouverai méconnue c’est peu de chose. Mais je ne me trouverai pas calomniée et outragée comme je le serais si je ne prenais le parti de dire la vérité.

Quant à la sincérité de mon âme, au plus ou moins de vertu qu’elle a conservé à travers ma triste vie, ce sont choses délicates, appréciables seulement pour deux ou trois amis. Vous savez que vous êtes celui que j’estime le plus. Je vous verrai ou je vous écrirai pour que vous lisiez bien en moi, pour que vous m’éclairiez sur les tâches pour [que vous] me rendiez justice sur les bons endroits. J’ai besoin de savoir que, de près ou de loin, deux ou trois nobles âmes marchent dans la vie en me soutenant de leurs voeux et de leur sympathie. Ce sont des frères et des soeurs que je retrouverai dans le sein de Dieu au bout du pèlerinage.

Adieu mon ami. Tout à vous.

George.

( Les Lettres de George Sand à Sainte Beuve , Droz-Minard, 1964 )
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