Lettre de Géricault à Musigny

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1280px-JEAN_LOUIS_THÉODORE_GÉRICAULT_-_La_Balsa_de_la_Medusa_(Museo_del_Louvre,_1818-19)

L’artiste fait ici le métier d’histrion, et doit s’exercer à une indifférence complète pour tout ce qui émane des journaux et des journalistes.

Théodore Géricault (26 septembre 1791 – 26 janvier 1824), véritable incarnation de l’artiste romantique, est l’auteur du chef-d’œuvre Le Radeau de la Méduse qui créa une véritable controverse au Salon de 1819. Sa vie courte et mouvementée donna lieu à la construction de tout un mythe. Dans cette lettre qu’il envoya à Musigny, son ancien condisciple de l’atelier Guérin, il explique son indifférence au succès en vertu de son attachement au beau, et revient sur l’interprétation politique, qu’il juge erronée, du Radeau. Un témoignage historique autour de l’une des toiles les plus célèbres au monde !

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[fin août - début septembre 1819]

J’ai reçu votre aimable lettre, et n’ai rien de plus pressé ni de mieux à faire que d’y répondre tout de suite.
La gloire, toute séduisante que vous la dépeignez et que je la suppose quelque fois, ne m’absorbe pas encore entièrement, et les soins que je lui donne passent de beaucoup après ceux que réclame la douce et bonne amitié. Je suis plus flatté de vos quatre lignes et du gracieux présage que vous aviez formé de mon succès, que de tous ces articles où l’on voit dispenser avec tant de sagacité les injures comme les éloges. L’artiste fait ici le métier d’histrion, et doit s’exercer à une indifférence complète pour tout ce qui émane des journaux et des journalistes. L’amant passionné de la vraie gloire doit la rechercher sincèrement dans le beau et le sublime, et rester sourd au bruit que font tous les vendeurs de vaine fumée.

Cette année, nos gazetiers sont arrivés au comble du ridicule. Chaque tableau est jugé d’abord selon l’esprit dans lequel il a été composé. Ainsi vous entendez un article libéral vanter, dans tel ouvrage, un pinceau vraiment patriotique, une touche nationale. Le même ouvrage, jugé par l’ultra, ne sera plus qu’une composition révolutionnaire, où règne une teinte générale de sédition. Les têtes des personnages auront toutes une expression de haine pour le gouvernement paternel. Enfin, j’ai été accusé par un certain Drapeau Blanc d’avoir calomnié, par une tête d’expression, tout le Ministère de la Marine. Les malheureux qui écrivent de semblables sottises n’ont sans doute pas jeûné quatorze jours, car ils sauraient alors que ni la poésie, ni la peinture, ne sont susceptibles de rendre avec assez d’horreur toutes les angoisses où étaient plongés les gens du radeau.

Voici un échantillon de la gloire dont on veut nous combler ici, et les coupables causes qui peuvent nous en frustrer. Avouez qu’elle mérite bien qu’on l’appelle vanité des vanités. Mais celle que chérissait Pascal, et que vous aimez aussi, je ne la dédaignerais pas.

Tout à vous de cœur,

T. Géricault.

( http://www.latribunedelart.com/gericault-le-radeau-de-la-meduse-et-l-ideologie-du-seul-but-d-art. ) - (Source image : Théodore Géricault by Alexandre Colin 1816, domaine public / Le Radeau de la méduse (1818-1819), détail, musée du Louvre)
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