Lettre de Guillaume Apollinaire à Lou

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ApollinaireLou

Ce que tu me dis sur ta façon de te faire menotte toute la nuit m'a bouleversé.

Guillaume Apollinaire (26 août 1880 – 9 novembre 1918) était un grand poète, mais aussi un soldat : en 1914, il s’engage volontairement pour l’armée française, à Nice. Lorsqu’il écrit la lettre suivante, il ne connaît Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou, que depuis trois mois. Cependant, il l’aime déjà follement et n’hésite pas à se montrer explicite, au milieu de poèmes et de déclarations moins audacieuses. C’est encore à Lou qu’Apollinaire pense quand il passe Noël loin d’elle, avec ses camarades de l’armée — dans une atmosphère pour le moins virile et enflammée, elle aussi. La preuve dans cette lettre !

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Noël 1914

Noël ! Ma chérie, j’ai reçu aujourd’hui deux lettres de toi — je suis joyeux, joyeux ! Il fait un froid de chien et un soleil magnifique. Je suis sorti avec l’étui à revolver et les éperons neufs. J’ai la permission de la botte et j’aurais celle du 1er de l’an, te télégraphierai heures d’arrivée. Tiens-toi prête !

Mon trésor pardonne-moi ma tristesse dans les dernières lettres. Je ne recevais rien de toi ! D’abord j’ai reçu aujourd’hui tes lettres VIII et X. Il me manque le IX. Moi je numérote plus parce que je m’y perds. Je date, et j’écris tous les jours. Mon ventre va bien, la ceinture de flanelle m’a guéri, mon derrière est toujours indemne. Les détails sur ma permission ne pourraient être encore que vagues. Je sais que j’aurai 48 heures, mais 24 seront consacrées au voyage. J’arriverai à Nice sans doute le soir. Mais je te télégraphierai cela.
Tu me demandes plus de précision, je l’aime beaucoup, mais dans le militaire beaucoup de choses sont imprécises pour le simple soldat. D’ailleurs l’adage du quartier c’est : Il ne faut pas chercher à comprendre.

Ce que tu me dis sur ta façon de te faire menotte toute la nuit m’a bouleversé. J’ai eu une impression de désir voluptueux d’une force fantastique. Je t’adore ma chérie. Je te désire. Je m’introduis en toute de toute ma virilité. Je me bande comme l’arc de Nemrod. Je te serre et te broie dans mes bras. Je darde toute ma force vitale en toi. Je prends tes lèvres. Je palpe ton beau derrière adoré. Je le baise. Je te bois là où ta toison exquise est une dentelle délicate et soyeuse, la blonde, dentelle je crois passée de mode, mais que j’aime. Ma chérie, je te désire à en rugir.

Maintenant, réponse à la lettre X : je ne suis plus triste mon amour du moment que tu m’aimes. Et je ne sais plus à quelles méchancetés je faisais allusion. Sans doute à l’égoïsme de Mémée. Qu’a t-elle dit de mon engagement ? Je le sais bien, ma chérie, rien ne pourra jamais nous séparer, mais ces jours où j’étais sans nouvelles de toi, je ne sais pourquoi, j’étais devenu jaloux sottement, et me figurais que tu étais allée à Marseille sans me le dire.

Oui, ma chérie, NOS PAROLES sont échangées et des êtres comme nous ne manquent pas à leur parole. Tu as raison de me gronder. Je suis une grande bête quand je doute et m’affole. Je te confierai tout. Mais souvent, ma nervosité l’emporte et mon imagination s’emporte. Lou, que tu sais bien dire les paroles qui consolent. Tu es un instrument de musique exquise. Ls airs que tu sonnes m’enivrent et me transportent au ciel. Tu es ma musique, ma poésie, mes neuf Muses, mes trois Grâces. Oui, chérie, gronde-moi bien, je n’ai pas le droit de douter, car libres l’un et l’autre nous nous sommes donnés librement et devons penser comme tu penses, pour être dignes l’un de l’autre. Oui, chérie, ne parlons pas de notre bonheur.

J’écrirai ce soir à Rouveyre que je t’ai rencontrée plusieurs fois, que j’ai essayé de flirter avec toi, mais que ça n’a pas réussi, que nous sommes bons camarades, c’est tout. Donc, tu peux si tu lui écris, écrire sur ce ton. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire que tu lui écrives. Je croyais que Jane Mortier était partie.

Oui, bon Noël ma chérie, notre Noël c’est notre amour. Tu le dis, en poétesse archidivine. Hier soir nuit de réveillon. M. F*** m’a invité à réveillonner dans sa chambrée, il avait apporté des victuailles et une vingtaine de bouteilles de Champagne. Mais, j’ai déliné l’invitation. Je ne pourrai pas la lui rendre et n’ai pas envie d’être son obligé. Je me suis donc couché sagement après l’appel. À dix heures des brigadiers sont venus chercher le brigadier de chambrée pour réveillonner, et comme il ne voulait pas se lever, ils ont fait partir son lit en bombe. Pour se venger, il a fait partir en bombe les lits de ses deux voisins, l’un deux a fait partir le mien. Je l’ai refait, les pieds sur le pavé.

Les brigadiers sont partis, un homme s’est mis à changer son poisson d’eau sur les dalles. Un autre a fait retomber mon lit. Un fouet de conducteur était pendu près de mon lit. Je l’ai pris et en ai cinglé vertement l’idiot qui gueulait. Là-dessus, bacchanale !
Un Mentonnais essaie d’enfiler un Niçois, un autre type, de Grasse, s’est mis à se faire menotte en public. On avait allumé une bougie. C’était une priapée insensée ! Plusieurs lits sont encore partis en bombe. Puis les lits refaits, ces hommes, la plupart Niçois, Grassois ou Mentonasques se sont mis à chanter exquisement, impression inoubliablement mélancolique. Niçois, Grassois ou Mentonasques sont de race ligure et ligure est un mot d’origine celtique qui autant que je me souvienne signifie qui a une belle voix. J’ai pu vérifier la vérité de cette appellation.
On s’est donc endormi vers 3 h et ce matin vers 5 h avant l’appel je me suis réveillé au grincement des lits qui crissaient en cadence. La plupart de mes camarades de chambrée se faisaient menotte comme ma Lou dans son dodo à Baratier. Les plaisanteries fusaient. C’était tordant. Après je suis descendu pour changer mon poisson d’eau (ici on dit changer l’eau aux olives !) et pour n’être pas tenté de faire comme eux en pensant à toi.

À l’appel on nous a donné deux barres de chocolat, à 8 h pansage, à 10 h lettres, à 10 h 1/2 repas : lapin, salade avec œufs durs et anchois, gruyère, confiture, cigare et café. Tu vois que le gouvernement soigne bien ses hommes le jour de Noël. Ce soir, il y a dinde, mais je ne rentrerai pas. […]

Au revoir ma chérie, je t’embrasse de tout mon cœur, de toute ma force, de toute ma virilité sur tout ce que je désire, sur tes seins roses et merveilleux. Tes lettres sentent bon le parfum de Grasse. Ce matin à l’écurie j’ai trouvé un pinson mort de froid, mais encore tiède. Je voulais lui masser le cœur pour essayer de le faire revivre, mais le vieil adjudant de ma batterie, me l’a demandé pour le porter au mess, et le manger : « ça fera mon dinde » m’a dit ce couillon, j’ai été obligé de le lui donner. Mais je l’aurais volontiers giflé…

Je t’aime et te prends toute.

Guil.

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( Guillaume Apollinaire, Lettres à Lou, Gallimard, « L'Imaginaire », 2010. ) - (Source image : © Wikimedia Commons)
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