Guillaume Apollinaire

Il ne faut pas demander à l'amour plus qu'il ne doit donner et ceux qui sont raisonnables, c'est-à-dire les poètes, mettent à profit leurs souffrances de l'amour en les chantant.

Lettre de Guillaume Apollinaire à sa marraine de guerre

Apollinaire, le poète aussi fantasque que fécond, l’enchanteur de la vie quotidienne et des beautés urbaines, le critique d’art qui inventa le terme « surréalisme », est décédé des suites de blessures de guerre, le 9 novembre 1918, sans avoir connu l’armistice. Pendant la Grande Guerre, les femmes françaises soutenaient le moral de « poilus » qu’elles ne connaissaient pas personnellement : Apollinaire aura entretenu une relation épistolaire avec l’une d’elles, une jeune poétesse écrivant sous le pseudonyme d’Yves Blanc. La rencontre finale aura eu lieu, sans autre d’apothéose que d’offrir à la postérité et à ses futurs lecteurs des lettres aussi singulières et touchantes que celle-ci.

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30 octobre 1915

[…] Je trouve vos lettres trop rares. Excusez mon papier de ce soir, je n'en ai pas d'autre, les marchands sont loin de nous et je n'en pourrai avoir que dans deux ou trois jours. Mes idéogrammes sont assez clairs et après tout n'ont aucun besoin de commentaires. C'est la partie la plus neuve de mon œuvre d'avant la guerre si neuve que depuis la guerre on idéogrammatise la topographie et les communiqués vous apportent constamment le nom d'ouvrages ennemis ou nôtres baptisés d'après leur forme : le trapèze, le trident, le poignard, etc, et j'aime cette nouveauté de mon esprit. Pour ce qui est de la poésie libre dans « Alcools » il ne peut y avoir aujourd'hui de lyrisme authentique sans la liberté complète du poète et même s'il écrit en vers réguliers c'est sa liberté qui le convie à ce jeu ; hors de cette liberté il ne saurait plus y avoir de poésie. Si vous ne reconnaissez pas cette vérité essentielle votre esprit étouffé dans les limites d'une convention qui n'a plus de raison d'être ne pourra se développer. En effet on imaginerait difficilement une nouvelle manière de faire l'amour ou de manger, parce que ce sont là des choses naturelles et qu'essentiellement la seconde se fait par la bouche mais la versification, la langue française elle-même sont conventionnelles au point qu'on peut écrire en prose et s'exprimer en lapon, voire en espéranto. Ces conventions sont essentiellement caduques, car l'homme et l'artiste en particulier a besoin de naître et ici cela s'appelle renaître ou bien revenir aux principes. C'est celà [sic] qui est essentiel. Le moment de revenir aux principes du langage n'est pas encore venu, mais il viendra, et à ce moment la pureté de telle ou telle langue ne pèsera pas lourd. Les conventions sont une sorte de pudeur, la passion ignore la pudeur et le poète, l'artiste, sont des gens essentiellement passionnés auxquels il est nécessaire d'oublier la pudeur et les autres conventions qu'ignore la vie ou du moins dont elle ne proclame pas la nécessité. […]

J'adore que vous soyez paresseuse. Si les femmes souffrent plus par l'amour c'est qu'elles jouissent aussi plus que les hommes.

Ce n'est point Heredia mais vous-même que je malmenais, ma chère amie, pour me l'avoir rappelé quand vous avez un talent personnel. Mais ça n'a aucune importance, car les poètes personnels rappellent parfois d'autres poètes. Cela arrive sans que l'on encoure un blâme et pardonnez-moi de vous avoir chagrinée. Ainsi sans être Chérubin j'ai une jolie marraine, j'ai une marraine « que mon cœur, que mon cœur a de peine » de ne la point voir et c'est plutôt en passant par Beaumarchais et l'Espagne de son Figaro de la Folle Journée que vous êtes venue de l'idée première de « marraine » à penser à l'hidalgo cubain Heredia. - Pour connaître vos traits il faudra donc que j'attende plusieurs années !! Je n'ai pas le cœur de faire des vers aujourd'hui, il fait un froid de loup. J'ai une mauvaise bougie en paraffine qui éclaire mal, je suis gelé dans un affreux trou creusé dans la craie, pardonnez-moi mon amie. Pour l'amitié comme pour les vers le temps ne fait rien à l'affaire. Je suis triste aujourd'hui et cependant bien heureux de vous savoir belle.

Ainsi ma belle marraine, pardonnez-moi de ne pas trouver aujourd'hui l'accent de l' « Adieu », mais je ne peux commander à mon inspiration.

Vous parlez ma chère amie de réalisation grossière après un flirt sincère ; peut-être que si la réalisation n'était pas grossière, les amants n'auraient-ils pas de désillusion, mais en général on s'occupe si peu d'embellir l'amour ; puis, il arrive que la femme n'y met pas du sien et que la pudeur mal entendue décourage les bonnes volontés. Et puis comment s'étonner que les amours aient une fin quand notre vie en a une. Il ne faut pas demander à l'amour plus qu'il ne doit donner et ceux qui sont raisonnables, c'est-à-dire les poètes, mettent à profit les souffrances de l'amour en les chantant. Mais vous êtes mariée et mon cœur est bien à l'abri près du vôtre.

Quand j'irai en permission, Dieu sait quand ! j'irai sans doute en Algérie. Je m'embarquerai, je crois, à Port-Vendres qui n'est peut-être pas très éloigné de Montpellier et peut-être voudrez-vous bien me venir voir à l'aller ou au retour. Ce me serait une bien grande joie d'avoir vu ma marraine.

Ecrivez-moi vite, ma chère marraine, entre temps j'espère avoir pu faire des vers qui vous plaisent. En attendant quoi, je vous prie de m'envoyer les vôtres.

Je vous baise la main.

Je vous baise la main.

G. A.

( Apollinaire, Lettres à sa marraine, Ed. Gallimard, 1951 ; Image : Rue des Archives/Rue des Archives/Varma )

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3 commentaires

  1. mendak. d.

    il me semblait qu’il était décédé de la grippe espagnole, et non de ses blessures?
    ….. »Après avoir été enrôlé dans le conflit de 1914-18, il meurt de la grippe espagnole ». evene.fr

    salon-litteraire.com :
    « ….. fut blessé à la tempe par un éclat d’obus le 17 mars 1916, alors qu’il lisait le Mercure de France dans sa tranchée. Évacué à Paris, il fut trépané le 10 mai 1916. Affaibli par sa blessure, Guillaume Apollinaire mourut le 9 novembre 1918 de la grippe espagnole. Il fut enterré au cimetière du Père-Lachaise à Paris alors que, dans les rues, les Parisiens célébraient la fin de la guerre ».

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