Lettre d’un réfugié de la Seconde Guerre Mondiale à un enfant syrien

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Zaher-Gunter

Il y a soixante-dix ans, j'avais 8 ans comme toi, et j'étais réfugié moi aussi.

Alors que la guerre civile fait rage en Syrie depuis près de cinq ans, l’association de solidarité internationale CARE a invité d’anciens réfugiés de la Seconde Guerre Mondiale à écrire des lettres aux enfants syriens réfugiés. Au-delà de la distance et de la différence d’âge, des connexions se nouent entre ces générations qui se reconnaissent dans l’errance. Cette lettre de Gunter à Zaher est un de ces magnifiques témoignages et un message d’espoir plus que nécessaire.

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3 mars 2016

Bonjour Zaher,

J’ai 78 ans et j’habite aux États-Unis. Il y a soixante-dix ans, j’avais 8 ans comme toi, et j’étais réfugié moi aussi. Je t’écris pour partager mon histoire avec toi et t’assurer que, peu importe à quel point les choses peuvent sembler mauvaises, il y a des gens bons dans ce monde qui peuvent tout arranger.

De 1939 à janvier 1945, j’ai vécu une vie plutôt confortable avec ma mère, mon petit frère, et mon berger allemand Senta, dans la ferme de mon grand-père à Langendorf en Prusse-Orientale, la province la plus à l’est de l’Allemagne. Même si la Seconde Guerre Mondiale faisait rage en Europe, nous ne manquions pas de pain, de pommes de terre, de lait, d’œufs et de viande. À l’automne 1944, je venais juste d’entrer en CE1.

Tout cela a connu une fin abrupte quand l’armée russe a balayé la Prusse-Orientale, nous obligeant à tenter de fuir à l’ouest dans un chariot tiré par un cheval, avec seulement quelques affaires. Quand ma mère m’a dit que nous devions abandonner Senta, j’ai sangloté pendant des heures. Les russes nous ont attrapé le 15 avril 1945, nous piégeant pour les 3 ans et demi à venir dans un territoire sous contrôle russe.

Pendant cette période, tous ceux qui avaient douze ans et plus, y compris ma mère, devaient travailler douze heures par jour dans un Kolkhoz (une ferme d’état russe). Le salaire quotidien était de 300 grammes de pain. Pour les enfants allemands, comme moi, il n’y avait pas d’école. À la place, je passais mon temps avec mon cousin de 9 ans à chercher du bois de chauffage que nous sciions et tranchions pour nous chauffer et cuisiner. Nous cueillions également des feuilles d’orties (ma grand-mère les cuisinait comme des épinards) et nous allions dans la forêt pour ramasser des glands, des baies et des champignons. À l’automne, on trouvait des patates qui n’avaient pas été récoltées dans les champs. Quand j’en avais le courage, je me faufilais aussi dans les champs pour voler des pommes de terre.

Les hivers, quand rien ne poussait et que tout était couvert de neige et de glace, étaient les pires moments pour nous tous. Pas un jour ne se passait sans que j’aie faim. Pour aider ma famille, j’allais mendier pour du pain dans les maisons occupées par des russes. Pendant cette terrible période, beaucoup de réfugiés allemands sont morts de faim.

Enfin, en septembre 1948, ma famille, avec 900 autres allemands, a été amenée à Berlin-Est dans un train de marchandises. Le voyage, qui durait normalement dix heures, a duré deux semaines. Après dix semaines en Allemagne de l’Est communiste, ma mère, mon frère et moi avons passé la frontière illégalement en Allemagne de l’Ouest où nous avons passé presque deux ans dans un camp de réfugiés bondé qui était un ancien dépôt de munitions. Il n’y avait que quelques pères dans le camp. La plupart des pères étaient soit morts à la guerre soit portés disparus.

Notre chambre dans le camp de réfugiés était de 20 mètres carrés et nous partagions des toilettes au bout du couloir avec dix-neuf autres familles de réfugiés. Je suis retourné à l’école, où j’avais honte de mes vêtements usés et de mon éducation limitée. Ma mère a trouvé un travail dans une ferme voisine et nous n’avions plus faim. Nous avions assez de pain, de patates, de margarine et de légumes. Mais nous n’avions toujours pas les moyens d’acheter de la viande et des vêtements décents. Ils étaient tout simplement trop chers.

Puis, un jour, sorti de nulle part, nous avons reçu un énorme colis CARE d’Amérique avec une collection incroyable de paquets et boîtes : du riz, des raisins, des prunes séchées, de la salade de fruits, du café, du chocolat en poudre, du cornes beef et du jambon en conserve. Le colis CARE avait été envoyé par une famille de fermiers mennonites de Pennsylvanie aux États-Unis. Une des conserves était remplie de salade de fruit. Alors que je savourais ma première cuillère, j’étais sûr que la salade de fruits était le genre de nourriture que mangeaient les anges au paradis. La lettre de la femme du fermier était écrite en ancien allemand avec quelques mots anglais. Ma mère a été tellement touchée qu’elle en pleura. Pendant les deux années qui ont suivi, nous avons reçu plus d’une douzaine de colis CARE de la part de cette famille, et ma mère et la femme du fermier ont échangé de nombreuses lettres.

Quatorze années plus tard, j’ai immigré en Amérique et, en 1976, mon épouse américaine et moi avons rendu visite à ce couple mennonite et rencontré leur grande famille. Il se trouve qu’ils avaient envoyé des colis CARE à de nombreuses familles en Allemagne et que c’était la première fois que quelqu’un qui les avait reçus venait les remercier en personne pour toutes leurs bonnes actions. Depuis, le couple est décédé, mais leurs sept enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants qui habitent dans plusieurs états des États-Unis sont restés nos meilleurs amis depuis des décennies.

Je crois de tout mon cœur que ta situation scolaire est meilleure que la mienne et j’espère que ta vie va aussi changer pour le mieux très vite. Où que tu sois, essaye d’apprendre le plus possible en lisant des livres. Un jour viendra où ça paiera. Tu peux trouver ci-jointes une photo de moi et notre chien Senta dans la ferme de mon grand-père en Prusse-Orientale et une photo de moi maintenant en vieil homme de soixante-dix-huit ans. Ma femme et moi sommes mariés depuis quarante ans et nos fils ont 31 et 33 ans. Ils font tous les deux cinq centimètres de plus que moi !

Je vous souhaite le meilleur à toi et ta famille,

Gunter Nitsch

( https://care.exposure.co/special-delivery-to-syrian-refugees-zaher-gunter ) - (Source image : https://care.exposure.co/special-delivery-to-syrian-refugees-zaher-gunter)
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3 commentaires

  1. laurence-warot@orange.fr

    Une lettre magnifique! D’abord, juste une lettre, on ne s’écrit plus guère de lettre de nos jours alors qu’y a -il de plus beau que de recevoir une lettre? Et celle ci me touche tout particulièrement. J’aime plus les lettres d’amitié que les lettres d’amour et dans celle ci, quel humanisme!

  2. irenekaufer@hotmail.com

    j’allais partager mais… gloups ! L’armée russe qui a « balayé la Prusse Orientale », en 1945, non mais, on va pleurer… ? Bien sûr, un enfant de 8 ans ne peut pas être tenu pour responsable des crimes nazis, mais un adulte d’aujourd’hui qui n’a pas un mot pour ces crimes, pas une pensée pour les victimes des « siens », pas une allusion au fait que cette armée russe, qui a certes commis des exactions par ailleurs, a aussi permis de mettre fin à un régime meurtrier… c’est juste débectant !

    • swazen@live.fr

      Vous avez relue c’que vous avez écrit ?!
      « Bien sûr, un enfant de 8 ans ne peut pas être tenu pour responsable des crimes nazis, mais un adulte d’aujourd’hui qui n’a pas un mot pour ces crimes, pas une pensée pour les victimes des « siens », pas une allusion au fait que cette armée russe, qui a certes commis des exactions par ailleurs, a aussi permis de mettre fin à un régime meurtrier… c’est juste débectant ! »
      Le mec écrit à un enfant pour lui donner de l’espoir, pas pour s’excuser de la connerie d’sa nation !

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