Lettre de Gustave Flaubert à Mademoiselle Leroyer de Chantepie

3

min

flaubert

Madame Bovary n'a rien de vrai.

La phrase résonne comme un coup de tonnerre : auparavant, Flaubert avait déclaré « Madame Bovary, c’est moi» ! En réalité l’auteur se prononce en faveur de l’« impersonnalité» du roman, de son objectivité apparente. La confidente et amie littéraire de Flaubert, Mademoiselle Leroyer de Chantepie, admire le talent de l’auteur à peindre les sentiments de façon si réaliste ; mais elle se voit dissuader par le romancier d’en faire autant puisque tout ceci n’est le fruit que d’une pure invention. Leur correspondance, dont voici un extrait, constitue un véritable trésor pour accompagner la lecture du mythique écrivain. Cette lettre est d’autant plus belle que jamais Flaubert et sa correspondante ne sont rencontrés.

A-A+

18 mars 1857

[…] Avec une lectrice telle que vous, Madame, et aussi sympathique, la franchise est un devoir. Je vais donc répondre à vos questions : Madame Bovary n’a rien de vrai. C’est une histoire totalement inventée ; je n’y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L’illusion (s’il y en a une) vient au contraire de l’impersonnalité de l’oeuvre. C’est un de mes principes, qu’il ne faut pas s’écrire. L’artiste doit être dans son oeuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas.

 Et puis, l’Art doit s’élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ! La difficulté capitale, pour moi, n’en reste pas moins le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du Vrai comme disait Platon.

J’ai longtemps, Madame, vécu de votre vie. Moi aussi, j’ai passé plusieurs années complètement seul à la campagne, n’ayant d’autre bruit l’hiver que le murmure du vent dans les arbres avec le craquement de la glace, quand la Seine charriait sous mes fenêtres. Si je suis arrivé à quelque connaissance de la vie, c’est à force d’avoir peu vécu dans le sens ordinaire du mot, car j’ai peu mangé, mais considérablement ruminé ; j’ai fréquenté des compagnies diverses et vu des pays différents. J’ai voyagé à pied et à dromadaire. Je connais les boursiers de Paris et les juifs de Damas, les rufians d’Italie et les jongleurs nègres. Je suis un pèlerin de la Terre Sainte et je me suis perdu dans les neiges du Parnasse, ce qui peut passer pour un symbolisme.

Ne vous plaignez pas ; j’ai un peu couru le monde et je connais à fond ce Paris que vous rêvez ; rien ne vaut une bonne lecture au coin du feu… lire Hamlet ou Faust… par un jour d’enthousiasme. Mon rêve (à moi) est d’acheter un petit palais à Venise sur le grand canal.

 Voilà, Madame, une de vos curiosités assouvie. Ajoutez ceci pour avoir mon portrait et ma biographie complète : que j’ai trente-cinq ans, je suis haut de cinq pieds huit pouces, j’ai des épaules de portefaix et une irritabilité nerveuse de petite maîtresse. Je suis célibataire et solitaire. […]

flaubert

( Correspondance, Flaubert, Ed. Gallimard, 1998 ) - (Source image : Gustave Flaubert, Author Unknown, Date Unknown © Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :