Lettre de Gustave Moreau à Helmut Lepel-Cointet

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Moreau Déjanire large

J'ai tenté de rendre l'accord qui peut exister entre la nature extérieure à un certain moment de l'année et quelques phases de la vie humaine.

Helmut Lepel-Cointet est le notable qui a acheté au peintre Gustave Moreau (6 avril 1826 – 18 avril 1898) deux toiles, La Source, actuellement non localisée, et L’Automne. Déjanire, qui se trouve aujourd’hui au musée J. Paul Getty Museum de Los Angeles. À l’intention de cet acheteur, Gustave Moreau se livre dans la lettre suivante à une ekphrasis (une description d’œuvre d’art), ce qui est un sujet d’écriture très courant pour les amateurs d’art du XIXe siècle, avant l’invention de la photographie, mais qui vient rarement des artistes eux-mêmes.

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novembre 1872 (?)

Cher monsieur,

Vous me demandez de vous décrire les deux tableaux que j’ai exécutés pour vous et je m’empresse donc de vous satisfaire.

Bien que dans notre art les intentions soient plus faites pour être senties qu’expliquées, rien de plus simple pourtant que de vous dire ce que j’ai essayé d’exprimer dans ces deux toiles.

La Déjanire fait partie de quatre compositions représentant les quatre saisons de l’année. Laissant de côté la fable, voici ce que j’ai imaginé : j’ai tenté de rendre l’accord qui peut exister entre la nature extérieure à un certain moment de l’année et quelques phases de la vie humaine.

Dans un paysage voilé, coupé d’un rayon lumineux, le centaure cherche à étreindre et retenir cette forme blanche et légère qui va lui échapper. C’est l’idéal qui fuit une dernière lueur, un dernier sourire de la nature et de la vie : l’hiver menace ; bientôt la nuit. C’est l’automne.

Le motif du second tableau est une Source surprise par un satyre : il la contemple et l’a déjà ternie de son regard indiscret. L’oiseau sacré, emblème de la pureté, prend son vol et fuit vers d’autres rives. Ce serait un peu l’histoire ici-bas de tout ce qui aime à se cacher et à se tenir loin du contact du vulgaire.

Voici, cher monsieur, suivant votre désir, la description de ces deux toiles, mais, je vous le répète, le mieux est de laisser de côté toutes ces petites imaginations qui ne sont pas conçues de parti pris : elles sont nées au fort du travail, amusant seulement et excitant un peu l’ouvrier pendant la durée de son labeur, mais elles n’ajoutent rien à l’œuvre, à moins toutefois qu’elles ne naissent et ne s’éveillent naturellement dans l’esprit du spectateur non prévenu.

Accueillez Tenez donc ces deux petites toiles pour ce qu’elles valent comme qualité de peinture et en dehors de tout ce qu’elles peuvent renfermer d’intentions réalisées ou non. Croyez au très grand plaisir que j’ai eu à les faire de mon mieux à votre intention, et recevez ici l’expression de ma vive sympathie et de mes sentiments les meilleurs.

( Écrits sur l'art par Gustave Moreau, Volume I, Sur ses œuvres et sur lui-même, Fontfroide, 2002 ) - (Source image : Gustave Moreau, Autoportrait (1850), musée Gustave-Moreau (Paris) / Déjanire, Gustave Moreau, J. Paul Getty Museum (Los Angeles) © domaine public)
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