Lettre de James Joyce à Nora Barnacle

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Sans titre

J’ai été un imbécile. Je croyais tout le temps que tu ne te donnais qu’à moi et tu partageais ton corps entre moi et un autre.

Voici la lettre d’un homme jaloux, à la limite de la paranoïa. Relatons-en le contexte tout en précisant que ce doute sur la paternité de son premier fils n’a pas entraîné de séparation avec Nora. Il finira d’ailleurs par l’épouser, quand ce fils, en âge de se marier, n’a pas souhaité être pris pour un bâtard. Elle le surnomme « Jim, le simple ». Nora Barnacle (1884-1951), née dans le comté de Galway, y fut pensionnaire au couvent de la Miséricorde… Quand James Joyce (1882-1941) l’enlève pour partir à Trieste, elle est piètrement vêtue d’une veste d’homme qui lui tombe sur les genoux. On a promis à Joyce un poste à l’École Berlitz ; or ce poste n’existe pas. C’est pour obtenir la publication des Gens de Dublin disent les uns, pour ouvrir un cinéma disent les autres, pour ces deux raisons probablement, que Joyce quitte Trieste pour Dublin début avril 1909. C’est la première fois que Nora et lui sont séparés. Là-bas, Joyce retrouve un de ses amis, un certain Cosgrave, qui se glorifie d’avoir obtenu, avant lui, les faveurs de Nora. Cet ami au nom prédestiné – « Cause grave ! » – a mis le feu aux poudres. Joyce entre en crise. Cette lettre où il doute d’être le père de son fils Giorgio, inaugure une série de lettres érotiques. Joyce a exigé de Nora un mot de démenti qu’elle ne lui enverra pas. Et, c’est par mesure de compensation, qu’il l’incite à lui envoyer des lettres d’un certain genre. Nora va se prêter au jeu. Un jeu qui ne manquera pas de trouver un écho dans le personnage de Molly Bloom. Si les lettres de Nora ont disparu, il est loisible d’imaginer, par les réponses de Joyce et par ses encouragements à ce qu’elle se montre de plus en plus salace, que Nora n’avait pas froid aux yeux.

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7 août 1909

Il est six heures et demie du matin et j’écris dans le froid. J’ai à peine dormi de toute la nuit. Giorgio est-il mon fils ? La première nuit où j’ai couché avec toi à Zurich était le 11 octobre et il est né le 27 juil- let. Cela fait neuf mois et 16 jours. Je me souviens qu’il y avait très peu de sang cette nuit-là. As-tu été baisée par quelqu’un avant de venir me rejoindre ? Tu m’as dit qu’un monsieur du nom de Holohan (un bon catholique, bien sûr, qui fait ses Pâques régulièrement) voulait te baiser lorsque tu étais dans cet hôtel, en utilisant ce qu’ils appellent une « capote anglaise ». L’a-t-il fait ? Ou lui as-tu seulement permis de te caresser et de te tripoter de ses mains ? Dis-moi. Lorsque tu étais dans ce champ près de la Dodder (les soirs où je n’étais pas là) avec cet autre homme (un de mes « amis ») étiez-vous allongés lorsque vous vous embrassiez ? As-tu posé ta main sur lui comme tu le faisais avec moi dans l’obscurité et lui as-tu dit comme tu me le disais : «Qu’est ce que c’est, mon chéri ? » Un jour j’ai déambulé dans les rues de Dublin n’entendant rien d’autre que ces mots, me les répétant sans cesse à moi-même et m’arrêtant pour mieux entendre la voix de ma bien-aimée. Que va devenir mon amour, maintenant ? Comment chasser le visage qui s’interpose maintenant sans cesse entre nos lèvres ? Un soir sur deux dans les mêmes rues ! J’ai été un imbécile. Je croyais tout le temps que tu ne te donnais qu’à moi et tu partageais ton corps entre moi et un autre. Ici à Dublin on fait circuler la rumeur que j’ai pris les restes d’autres. Peut-être rient-ils lorsqu’ils me voient montrer fièrement « mon » fils dans les rues. […] Ô, Nora y a-t-il encore quelque espoir de bonheur pour moi ? Ou ma vie va-t-elle être brisée ? On dit ici que je suis dans un état de consomption. Si je pouvais oublier mes livres et mes enfants et oublier que la jeune fille que j’aimais m’a trompé et me souvenir d’elle seule- ment comme je la voyais avec les yeux de mon amour de jeune homme je quitterais la vie content. Comme je me sens vieux et misérable ! Jim

( James Joyce, Lettres à Nora )
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