Lettre de Jean Cocteau à Jean Marais

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Il est vrai que les poèmes exigent beaucoup de vide autour et que je dois en être victime.

Jean Cocteau (5 juillet 1889 – 11 octobre 1963) est un artiste aux multiples talents : écrivain, dramaturge, cinéaste et dessinateur, il a profondément marqué son temps et côtoyé les plus grands. C’est en 1937 qu’il fait la connaissance de l’acteur Jean Marais, lors d’une audition pour sa pièce Œdipe-Roi, qui lancera sa carrière. Depuis cette rencontre, le jeune homme deviendra l’amant puis le grand ami de Cocteau, jusqu’à sa mort. De cette amitié passionnée est née une correspondance pleine de tendresse et d’affection, dont voici un extrait.

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13 février 1954

Mon Jeannot,

J’ai bien envie de bavarder un peu avec toi d’autant plus que la brume recouvre le village et que seuls sortent les skieurs courageux. D’autre part j’ai honte de me promener au soleil (rare) lorsque toute la troupe traîne ses grippes. Je voudrais savoir si tu as ramené Louise et si tu n’as pas eu d’embêtements avec la frontière (Doudou a voyagé sans le savoir avec un passeport périmé. On a été aimable en Suisse). Et puis toi c’est toi. C’est égal je ne serai tranquille que si de bonnes nouvelles arrivent et quand je serai sûr que Louise rejoue et que tu ne te prives pas par crainte d’aplatir la jeune personne. Hubert me raconte avec quel bonté incroyable tu lui as rendu ce service et porté toute la pièce au dernier acte sur tes épaules.

Comme la Sévigné pour sa fille, je pourrais te parler pendant une heure de ma tendresse pour toi et des vœux que je forme afin que les Bouffes t’apportent toutes les chances et les rôles que tu mérites. J’espérais que la neige m’inspirerait et que je pourrais travailler. Mais une terrible bêtise continue son œuvre et mon esprit se fixe mal. Que je voudrais avoir cette machine de Picasso qui n’arrête pas de fonctionner. Il est vrai que les poèmes exigent beaucoup de vide autour et que je dois en être victime. Il me semble que les épreuves corrigées et le livre paru, je serai libre et que jusque-là je serai incapable de me mettre aux ordres qui me dirigent. Je l’espère sans trop y croire et quelquefois je me demande si ma bobine n’a pas déroulé tout son fil. Si c’est ainsi, nous tâcherons de remettre une ancienne pièce à neuf, comme il arrive pour La Machine infernale. 

Mon Jeannot, je t’embrasse. Prends soin de ta santé. Je redoute les courants d’air des scènes et l’inconfort des loges. Il n’est pas de minute que je ne pense à toi et ne m’en inquiète.

Ton Jean

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( Jean Cocteau, Lettres à Jean Marais, Paris, Albin Michel, p.326-327. ) - (Source image : Jean Cocteau, Agence de presse Meurisse, 1923 © Wikimedia Commons / Jean Marais in Orphée. Photograph by Carl Van Vechten, 14 October 1949 © Wikimedia Commons)
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