Lettre de Jean Jaurès à un instituteur

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Il n'est pas possible de trouver le socialisme tout entier, et sous sa forme définitive, dans un livre.

Jean Jaurès, qui est l’un des plus grandes figures du socialisme français, entrait au Panthéon le 23 novembre 1924. Dans cette lettre initialement publié dans La Dépêche du 1er août 1892, il développe à l’attention d’un instituteur un exemple très concret de préoccupation politique et sociale : le sort de la classe paysanne, parfois bien mal lotie sous les débuts de la IIIe République. Jaurès compte sur les « hussards noirs » pour guider les paysans vers la culture et le bonheur. Mais le théoricien didactique prodigue aussi des conseils de lecture…

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1er août 1892

« Réponse à un instituteur »

Vous m’avez écrit, monsieur, à propos d’une phrase de mon dernier article, une lettre dont je vous remercie. Je disais qu’il y avait un intérêt de premier ordre à répandre dans nos campagnes les idées de justice et d’émancipation sociales, à grouper, à syndiquer les paysans. Vous me dites qu’à cela, ni les articles de journaux, ni même les conférences ne suffiront. Je suis entièrement de votre avis : les articles de journaux ne sont pas inutiles cependant, car, peu à peu, par eux s’infiltrent quelques idées. Il est vrai que les paysans ne lisent guère, mais s’il y a dans chaque commune rurale deux ou trois hommes intelligents qui lisent, ceux-là peuvent, de proche en poche, éveiller les esprits.

Quant aux conférences, elles sont un moyen d’action plus puissant ; les paysans sont très curieux de la parole publique. Elle est pour eux un spectacle très intéressant ; et, de plus, elle leur donne le sentiment agréable de leur force ; car, puisqu’on prend la peine de s’adresser à leur raison, c’est qu’ils ont une partie de la puissance ; ils sont une partie du souverain.
Mais, pour être efficaces, les tournés oratoires, sur une question donnée, doivent être préparées par une sorte de curiosité générale éveillée autour de cette question. Quand Gambetta a fait, en 1872 et 1873, ces merveilleuses tournées républicaines qui ont achevé le discrédit de l’Assemblée de Versailles, si sa parole puissante a agi, c’est que ce discrédit était déjà commencé ; c’est que, déjà, sans qu’on s’en doutât, la République était dans les âmes. Il a eu le mérite immense de l’en faire sortir toute vibrante et toute armée, et de la lancer, avec un cri de guerre, contre la réaction monarchique et cléricale ; mais déjà les paysans, qui se pressaient avec la bourgeoisie nouvelle dans les hangars où parlait le grand tribun, avaient une défiance instinctive, violente, contre tous les hobereaux qui, dans un jour de désastre et de désarroi, étaient sorties de leurs gentilhommières, et qui ne comprenaient rien à la France nouvelle, dont le génie, malgré l’accablement de ses blessures, se débattait contre eux. C’est tout le courant de l’histoire nationale que soutenait Gambetta.

Aujourd’hui, quoique la question sociale soit à l’ordre du jour, et quoique les ouvriers agricoles, surtout dans les pays de vignobles, aient quelque velléité de se syndiquer le socialisme est trop méconnu des paysans pour qu’une tournée de conférences socialistes puisse produire de grands effets. J’en ai fait moi-même plusieurs fois la très modeste expérience. Lorsque j’exposais aux paysans les réformes sociales et fiscales qui leur faciliteraient l’accès à la propriété de la terre […] ils n’étaient pas conquis ; parce que cela leur paraissait hors du possible : et alors, pourquoi s’en occuperaient-ils ? Pourquoi enfonceraient-ils leur bêche dans une terre trop dure qu’ils ne pourraient pas soulever ?

Vous concluez alors qu’il faut que, dans chaque commune, dans chaque centre rural, des hommes instruits et passionnés pour la justice forment de petits groupes de propagande : ils seront deux, trois, quatre au plus, mais ils auront l’occasion fréquente de causer avec les paysans ; ils dissiperont les préjugés sous lesquels le socialisme est encore accablé ; ils montreront aux cultivateurs que, bien loin d’abolir la propriété individuelle, le socialisme veut la développer […] ; et que, là où de grandes exploitations sont nécessaires, il veut remplacer le régime du salariat agricole par le régime de l’association, qui est une autre forme de la propriété.

Quand ces premiers préjugés auront été vaincus, alors, les grandes réunions publiques sous les granges, dans la cour des fermes, sur les places de village ombragées de platanes, pourront commencer avec fruit. Ah ! Monsieur ! si tous les instituteurs se passionnaient comme vous pour le problème social ! S’ils comprenaient quel service immense ils rendraient au peuple des campagnes en ébauchant, sans violence et sans tapage, au hasard des conversations familières, son éducation socialiste ! S’ils comprenaient aussi le bien qu’ils se feraient par à eux-mêmes ! Car […] de nobles curiosités intellectuelles s’éveilleraient chez les paysans, et les instituteurs ruraux verraient leur mission s’élever et s’agrandir.

Vous me demandez, en attendant, dans quels livres clairs et décisif on pourrait trouver un résumé de la doctrine socialiste. J’ai reçu bien des fois la même question, et je crois utile d’y répondre publiquement. Il y a des brochures de propagande, courtes et substantielles, de Jules Guesde et de Lafargue, ou Benoît Malon. Vous les trouverez, ainsi que toutes les œuvres socialistes du siècle, à la bibliothèque de La Revue socialiste, qui a ses bureaux à Paris, 10 rue Chabanais, peut être fort utile. Elle paraît une fois par mois et si les groupes d’études qui se forment dans les communes rurales pouvaient se procurer la collection, ils y trouveraient la réponse à bien des questions, et des indications sur le mouvement social, agricole ou industriel, dans le monde entier.

Cela dit, il n’est pas possible de trouver le socialisme tout entier, et sous sa forme définitive, dans un livre. Des mouvements aussi complexes et aussi vastes ne se laissent pas réduire à quelques formules qu’on apprend par cœur. Il n’y a pas un seul livre dans lequel la Révolution française soit contenue toute entière : les révolutionnaires avaient lu Boisguillebert, Vauban, La Bruyère, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, l’Encyclopédie, et chacun d’eux, par ces vastes et libres lectures éclairées ou corrigées par l’observation, s’était fait une idée personnelle du système politique et social. Comme il y avait, en toutes ces idées personnelles, une âme commune, elles se fondirent, sous la pression des événements, en un mouvement à peu près un et irrésistible.

De même, quand les hommes d’étude, et de réflexion auront appris, en lisant l’Histoire de la Révolution, de Louis Blanc, tout ce que la pensée des grands conventionnels contenait déjà de socialisme hardi, quand ils auront lu l’Organisation du Travail, de Louis Blanc, et le livre le plus positif et le plus plein de Proudhon, La Capacité politique des classes ouvrières, quand ils auront lu le livre brillant de polémique de Lassalle, Capital et travail (traduit par Benoît Malon), et, dans le livre vigoureux et algébrique de Marx,Le Capital (traduit par Roy), les chapitres décisifs sur la plue-value et sur l’exploitation des travailleurs, ils ne tiendront pas le socialisme dans leur main. Mais ils seront en état de répondre aux sophismes de l’économie libérale, et ils auront quelques lumières pour méditer utilement sur le problème social actuel.

Il y a deux choses, ces lectures faites, qui seront toujours nécessaires et sans lesquelles ces lectures mêmes seraient fastidieuses et vaines ; la première c’est un amour passionné de la justice et de l’humanité ; la seconde, c’est le souci d’adapter les formules du socialisme à la situation actuelle, à la France de 1892. Je dirai un autre jour comment il me semble, à moi personnellement, qu’on pourrait présenter l’idée socialiste.

Votre tout dévoué.

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( Jean Jaurès, Œuvres. Tome 2, Le Passage au socialisme, 1889-1893, Fayard, 2011. ) - (Source image : Photographie de Jean Jaurès par Nadar, 1904, Wikimedia Commons / Carte postale de Tremblay-lès-Gonesse (Seine-et-Oise) : L'église Saint-Médard, la mairie et l'école de garçons, coll. Guichard, domaine public.)
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