Lettre de Jean-Marie Gustave Le Clézio à sa fille

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Et cela revient aux gens de ta génération, car la nôtre n’a pas su – d’agir pour que le monde dans lequel tu vas continuer à vivre soit meilleur que le nôtre.

Suite aux attentats du 7 janvier 2015, une mobilisation sans précédent a eu lieu dans toute la France. Dans la foule, une jeune fille assistait pour la première fois à un tel élan. Son père, l’écrivain et prix Nobel Jean-Marie Gustave Le Clézio (né le 13 avril 1940), lui écrit cette lettre toute en sérénité et finesse sur l’implication de chacun dans le combat contre les dérives sectaires.

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12 janvier 2015

Tu as choisi de participer à la grande manifestation contre les attentats terroristes. Je suis heureux pour toi que tu aies pu être présente dans les rangs de tous ceux qui marchaient contre le crime et contre la violence aveugle des fanatiques. J’aurais aimé être avec toi, mais j’étais loin, et pour tout dire je me sens un peu vieux pour participer à un mouvement où il y a tant de monde. Tu es revenue enthousiasmée par la sincérité et la détermination des manifestants, beaucoup de jeunes et des moins ­jeunes, certains familiers de Charlie Hebdo, d’autres qui ne le connaissaient que par ouï-dire, tous indignés par la lâcheté des attentats. Tu as été touchée par la présence très digne, en tête de cortège, des familles des victimes. Émue d’apercevoir en passant un petit enfant d’origine africaine qui regardait du haut d’un balcon dont la rambarde était plus haute que lui. Je crois en effet que cela a été un moment fort dans l’histoire du peuple français tout entier, que certains ­intellectuels désabusés voudraient croire frileux et pessimiste, condamné à la soumission et à l’apathie. Je pense que cette journée aura fait reculer le spectre de la discorde qui menace notre société plurielle. Il ­fallait du courage pour marcher désarmés dans les rues de Paris et d’ailleurs, car si parfaite soit l’organisation des forces de police, le risque d’un attentat était bien réel. Tes parents ont tremblé pour toi, mais c’est toi qui avais raison de braver le danger. Et puis il y a toujours quelque chose de miraculeux dans un tel moment, qui réunit tant de gens divers, venus de tous les coins du monde, peut-être justement dans le regard de cet enfant que tu as vu à son balcon, pas plus haut que la rambarde, et qui s’en souviendra toute sa vie.

Cela s’est passé, tu en as été témoin.

Maintenant il importe de ne pas oublier. Il importe – et cela revient aux gens de ta génération, car la nôtre n’a pas su, ou n’a pas pu, empêcher les crimes racistes et les dérives sectaires – d’agir pour que le monde dans lequel tu vas continuer à vivre soit meilleur que le nôtre. C’est une entreprise très difficile, presque insurmontable. C’est une entreprise de partage et d’échange. J’entends dire qu’il s’agit d’une guerre. Sans doute, l’esprit du mal est présent partout, et il suffit d’un peu de vent pour qu’il se propage et consume tout autour de lui. Mais c’est une autre guerre dont il sera question, tu le comprends : une guerre contre l’injustice, contre l’abandon de certains jeunes, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population (en France, mais aussi dans le monde), en ne partageant pas avec elle les bienfaits de la culture et les chances de la réussite sociale. Trois assassins, nés et grandis en France, ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. Mais ils ne sont pas des barbares. Ils sont tels qu’on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, dans le métro, dans la vie quotidienne. A un certain point de leur vie, ils ont basculé dans la délinquance, parce qu’ils ont eu de mauvaises fréquentations, parce qu’ils ont été mis en échec à l’école, parce que la vie autour d’eux ne leur offrait rien qu’un monde fermé où ils n’avaient pas leur place, croyaient-ils. A un certain point, ils n’ont plus été maîtres de leur destin. Le premier souffle de vengeance qui passe les a embrasés, et ils ont pris pour de la religion ce qui n’était que de l’aliénation. C’est cette descente aux enfers qu’il faut arrêter, sinon cette marche collective ne sera qu’un moment, ne changera rien. Rien ne se fera sans la participation de tous. Il faut briser les ghettos, ouvrir les portes, donner à chaque habitant de ce pays sa chance, entendre sa voix, apprendre de lui autant qu’il apprend des autres. Il faut cesser de laisser se construire une étrangeté à l’intérieur de la nation. Il faut remédier à la misère des esprits pour guérir la maladie qui ronge les bases de notre société démocratique.

Je pense que c’est ce sentiment qui a dû te frapper, quand tu marchais au milieu de cette immense foule. ­Pendant cet instant miraculeux, les barrières des classes et des origines, les différences des croyances, les murs séparant les êtres n’existaient plus. Il n’y avait qu’un seul peuple de France, multiple et unique, divers et battant d’un même cœur. J’espère que, de ce jour, tous ceux, toutes ­celles qui étaient avec toi continueront de marcher dans leur tête, dans leur esprit, et qu’après eux leurs enfants et leurs petits-enfants continueront cette marche.

( http://bit.ly/1uhKOv6 ) - (Source image : J.-M. G. Le Clézio © D.R.)
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11 commentaires

  1. Myriam Hocine

    Longue, longue, longue vie à Jean-Marie Gustave Le Clézio! Je rêve que tous les habitants de la terre, surtout les enfants dans les écoles lisent cette lettre pleine de douceur et d’apaisement, je suis touchée au coeur…. et laisse couler mes larmes, merci

  2. Nicky

    texte admirable, bien pesé, pensé, partage d’amour avec sa fille cela se sent cela se respire à la
    lecture de ces lignes magistrales, cela ne m’étonne pas du tout mille mercis Monsieur Le Clézio
    pour ce pur moment

  3. Taieb Ben rejeb

    J’avais peur en lisant d’être déçu. Mais Le Clézio était fidèle à sa vocation d’écrivain en allant plus loin dans les profondeurs. la manifestation n’est qu’un moment et il faut remédier en effet à la misère dans tous les sens.

  4. SA Abdelmalki

    Une lettre angélique, somme toute. Rien ne choque. Le style est transparent. C’est parfait pour toucher et tromper! Mais, je ne trouve aucune lucidité dans l’approche de l’acte meurtrier isolé et la manifestation préméditée et foncièrement médiatique. Qu’un intellectuel fasse le jeu du système, de l’ordre établi, et le justifie, voilà ce qui dérange, en vérité. Nous sommes loin de l’engagement et du regard des grands auteurs.

  5. Laurence Warot

    Je n’apprécie vraiment les livres de cet homme qu’après avoir lu  » L’africain  » et là quelle magnifique lettre empreinte d’intelligence humaniste! Cela me réconcilie un peu avec le genre humain que de tels hommes existent…

  6. Cathchikh

    Magnifique lettre qui évite les lieux communs. Mr , vous avez su mettre en mots et appréhender l’origine des dysfonctionnements et des dérives de notre société. Quelle que soit l’opinion que l’on ait de la manifestation, cette lettre et les commentaires nous montrent que l’on peut et doit changer notre mode d’éducation de nos enfants pour que les nouvelles générations ne sombrent plus jamais dans l’obscurantisme et l’aveuglement qui les conduit à la violence

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